📚 "Lire, longtemps, sans s’interrompre ou être interrompu est devenu, en quelques années, une tâche plus difficile à accomplir. Un «grand lecteur» comme William Marx, titulaire de la chaire Littératures comparées au Collège de France, doit s’y contraindre."
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« Si vous m’aviez demandé il y a un ou deux ans s’il s’agit d’un changement civilisationnel, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je vois sur moi-même l’effet de ces technologies. »
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« Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres. Huxley redoutait qu’il n’y ait même plus besoin d’interdire les livres car plus personne n’aurait envie d’en lire. (…) [George] Orwell craignait qu’on nous cache la vérité. [Aldous] Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d’insignifiance. » En 1985, un théoricien des médias américain du nom de Neil Postman publiait un essai retentissant intitulé Se distraire à en mourir (Fayard, 2011), dans lequel il dénonçait « le fait le plus significatif de la culture américaine de la deuxième moitié du XXe siècle : le déclin de l’âge de la typographie et l’essor de l’âge de la télévision ».
Toute une culture du débat démocratique liée à la diffusion de l’écrit allait s’abîmer dans un espace public désormais dévoré par le divertissement, avertissait-il. Loin des autodafés et de la censure que l’on associe aux régimes autoritaires, l’avènement de l’âge de la télévision, en nous rivant devant nos écrans, avait définitivement fait gagner la prophétie d’Aldous Huxley (1894-1963) contre celle de George Orwell (1903-1950).
Vues d’aujourd’hui, les années 1980 passent pour un temps béni : celui d’avant l’intelligence artificielle (IA), Internet et les smartphones, dont il est désormais prouvé que leur simple présence dans la pièce diminue la capacité de concentration. Une époque où la télévision s’arrêtait à minuit et où les téléphones, fixes, servaient seulement à téléphoner. »
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« Où s’arrêtera ce déclin de la lecture ? Se pourrait-il que nous soyons entrés dans une ère « post-lettrée » ? Le terme de « post-literate society » est né en 1962 chez le théoricien canadien des médias Marshall McLuhan, dans La Galaxie Gutenberg (Gallimard, 1977). Selon McLuhan, toute nouvelle technologie rend obsolète la précédente, tout en en faisant renaître une plus ancienne encore. Vingt ans avant Neil Postman, Marshall McLuhan parlait déjà, avec l’entrée dans l’âge électronique, de la fin de l’« homme typographique » et d’un retour à une forme d’oralité : celle d’une société où la capacité de lire et d’écrire existe toujours, mais, devenue une pratique minoritaire, cesse de structurer la manière dont nous pensons.
Cette analyse est reprise aujourd’hui sur un mode bien plus alarmiste par le critique culturel britannique du Times James Marriott, auteur de The New Dark Age : The End of Reading and The Dawn of a Post-Literate Society (« La nouvelle ère obscure : la fin de la lecture et l’avènement d’une société post-lettrée », à paraître en septembre chez Bodley Head). La révolution des écrans constituerait un « tournant culturel majeur » qui signe la fin de toute une période de l’histoire occidentale marquée par l’imprimé. « La révolution numérique va transformer notre vie politique aussi profondément que l’a fait la révolution de la lecture au XVIIIe siècle », juge James Marriott.
Avant l’ouverture de la « parenthèse Gutenberg », le savoir et la mémoire étaient collectifs, collaboratifs, se transmettaient de bouche-à-oreille, par la famille, les amis, les voyageurs, les crieurs publics, évoluant au fil du temps. Pour le linguiste Walter Ong (1912-2003), disciple de McLuhan connu pour son ouvrage Oralité et écriture (1982 ; Les Belles Lettres, 2014), les sociétés orales se caractérisent par le rôle central que jouent la mémoire, la performance et l’interaction sociale dans la construction du savoir. »