Pourquoi le libéralisme est une victime collatérale des Lumières sombres. Réflexions après ma lecture du livre d’Arnaud Miranda,
Les Lumières sombres (Gallimard, 2026).
Le livre le mérite de cartographier avec clarté un courant intellectuel encore mal connu en France : la néoréaction américaine, cette constellation numérique née dans la blogosphère autour de figures comme Curtis Yarvin et Nick Land, et dont l’influence a crû de manière spectaculaire avec l’accession au pouvoir de personnalités qui lui sont liées. L’ouvrage est bref, pédagogique, rigoureux dans sa reconstitution des filiations. Il rend un service réel.
Mais il souffre d’une ambiguïté. Miranda retrace la généalogie intellectuelle de la néoréaction en la faisant remonter aux penseurs libertariens et libéraux classiques Mises, Hayek, Friedman, Nozick. Le geste est compréhensible : les néoréactionnaires eux-mêmes revendiquent cet héritage, et il serait absurde de nier qu’un certain radicalisme libertarien a nourri leur imaginaire. Or le problème est que le livre ne pose jamais avec suffisamment de fermeté la question de la rupture. Car ce qui caractérise précisément la néoréaction, comme Miranda le montre lui-même, c’est son illibéralisme profond : la haine de la démocratie, le pessimisme anthropologique, l’inégalitarisme assumé, le projet monarchique ou autoritaire. Autrement dit, les « Lumières sombres » ne sont pas un prolongement du libéralisme : elles en sont la trahison.
En ne traçant pas cette ligne de démarcation avec assez de netteté, Miranda laisse planer un soupçon de continuité entre la pensée libérale et le projet néoréactionnaire. Le lecteur non averti peut en déduire que Hayek mène à Yarvin comme un fleuve à son embouchure, que le libéralisme portait en germe sa propre monstruosité. C’est une lecture séduisante pour une certaine gauche universitaire, mais elle est intellectuellement contestable. Le libéralisme politique, depuis Locke et Montesquieu, repose sur la limitation du pouvoir, le pluralisme et l’État de droit, soit exactement ce que les néoréactionnaires veulent abolir.
Il y a là un défaut d’analyse qui affaiblit la portée critique du livre. Car si l’on veut véritablement combattre les « Lumières sombres », encore faut-il disposer d’un point d’appui intellectuel solide. Et ce point d’appui, c’est précisément le libéralisme, celui des Lumières tout court, celui de la liberté individuelle articulée à l’ordre constitutionnel. En brouillant cette distinction, Miranda désarme ceux-là mêmes qui devraient être les adversaires les plus résolus de la néoréaction : les libéraux. C’est dommage.