Pétition des fabricants de chandelles v2.0:
Le Décret des Coffres Ouverts
Dans un avenir que personne n’avait demandé mais que tout le monde subissait, le Ministère de l’Harmonisation Concurrentielle publia le fameux Décret des Coffres Ouverts.
Le texte était simple. D’une simplicité administrative parfaite, c’est-à-dire incompréhensible à la première lecture et terrifiante à la seconde.
Tout fabricant de coffres-forts devait désormais fournir à l’ensemble du marché les plans détaillés de ses mécanismes internes, les schémas de ses serrures, les protocoles de ses verrous, ainsi que les outils nécessaires pour que n’importe quel concurrent puisse y installer son propre système d’ouverture.
« C’est pour favoriser le choix du consommateur », expliqua le ministre lors d’une conférence de presse organisée dans une salle dont les portes étaient, ironiquement, protégées par des gardes armés plutôt que par des serrures interopérables.
Les marchands de coffres protestèrent.
« Mais enfin », dit l’un d’eux, « notre réputation repose précisément sur notre capacité à garantir que personne ne puisse manipuler l’intérieur de nos mécanismes. »
« Vous êtes contre la concurrence ? »
« Non. »
« Donc vous êtes pour le décret. »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Très bien, nous notons votre soutien. »
L’administration se félicita immédiatement de cette avancée historique.
Les effets ne tardèrent pas.
Des fabricants tiers apparurent partout. SerrureMax. OpenLock. LibreClef. UniversalKey. Chacun proposait sa propre serrure compatible avec tous les coffres existants.
Les publicités fleurissaient :
« Pourquoi utiliser la serrure du constructeur alors que vous pouvez installer la nôtre ? »
« Plus de liberté ! »
« Déverrouillage en seulement deux étapes supplémentaires ! »
« Certaines fonctionnalités de sécurité peuvent être désactivées pour une meilleure expérience utilisateur. »
Les consommateurs étaient d’abord enthousiastes.
Ils pouvaient désormais combiner un coffre de la société Fortinox avec une serrure de LockVerse, une poignée de Securely, un système d’alerte de RingRingAlarm et un module expérimental de déverrouillage vocal développé par une start-up de dix-neuf ans hébergée dans un garage.
Le progrès était en marche.
Certes, personne ne savait plus exactement qui était responsable lorsque le coffre s’ouvrait au mauvais moment.
Le fabricant du coffre accusait le fabricant de la serrure.
Le fabricant de la serrure accusait le développeur du module vocal.
Le développeur du module vocal accusait l’utilisateur.
L’utilisateur accusait le gouvernement.
Le gouvernement accusait le manque de concurrence.
Mais dans l’ensemble, tout fonctionnait admirablement.
Enfin, presque.
Les statistiques montrèrent bientôt une légère augmentation des ouvertures non autorisées.
Le ministère publia aussitôt un rapport de 800 pages expliquant que cette hausse était purement théorique.
Les coffres étaient certes ouverts plus souvent qu’avant.
Mais ils étaient ouverts de manière concurrentielle.
La nuance était essentielle.
Les experts convoqués sur les plateaux de télévision expliquèrent que la sécurité moderne ne consistait plus à empêcher l’ouverture d’un coffre.
Elle consistait à garantir qu’il existe plusieurs façons de l’ouvrir.
Le citoyen moyen commença alors à s’interroger.
« Si je comprends bien, nous avons conçu pendant cinquante ans des mécanismes visant à limiter les points d’accès afin de réduire les risques. Et maintenant nous exigeons qu’ils soient multipliés ? »
« Exactement. »
« Et cela améliore la sécurité ? »
« Non, cela améliore le choix. »
« Mais si le choix réduit la sécurité ? »
« Alors vous disposez d’un plus grand choix de risques. »
Cette réponse fut jugée suffisamment innovante pour recevoir un prix européen de modernisation administrative.
Les années passèrent.
Les coffres devinrent si complexes que plus personne ne comprenait réellement leur fonctionnement.
Les fabricants historiques consacraient désormais davantage de temps à documenter leurs systèmes pour les concurrents qu’à les améliorer.
Des équipes entières travaillaient à expliquer comment contourner des mécanismes qu’une autre équipe avait passé des années à perfectionner.
La société tout entière semblait engagée dans un immense concours consistant à démontrer que les murs étaient inutiles parce qu’il existait des portes.
Puis un jour, un enfant posa une question embarrassante.
« Si quelqu’un invente un coffre particulièrement sûr, pourquoi l’obliger à être conçu pour que tout le monde puisse modifier son système d’ouverture ? »
Les adultes restèrent silencieux.
Les journalistes changèrent de sujet.
Les experts publièrent un rapport.
Les fonctionnaires créèrent une commission.
Et la commission conclut, après dix-huit mois de travaux, que la véritable sécurité consistait à ne jamais poser ce genre de questions.
Le rapport fut adopté à l’unanimité.
Puis placé dans un coffre.
Dont les plans étaient naturellement accessibles à tous.