[La grande distribution n'est pas qu'une affaire de prix : de la marge au mandat #2/5] Le mandat manquant : le politique est passé en caisse. Le magasin n'a jamais reçu mandat. Il n'en est pas moins devenu, par endroits, une institution de fait — car il suffit de tenir le lieu où se rencontrent la faim, le prix, la santé, la solitude et la dignité pour exercer, de fait et sans l'avoir demandé, une part de ce qu'on appelait jadis la puissance publique. Là est le point dur. Que l'entreprise contribue au bien commun ne se discute pas. Qu'elle s'y substitue, faute de contrôle, est d'un autre ordre. Le politique ne s'évapore pas quand il quitte l'État : il se rend seulement plus difficile à saisir. Il se loge dans les assortiments, les labels, les données, les prix planchers, les choix de référencement. Il s'exerce sans se déclarer. Regardons le mécanisme plutôt que l'homme : il ne suppose aucune intention, seulement une position. À empiler les normes, les taxes et les dispositifs mal coordonnés, l'État a fini par confier l'action à ceux qui savent faire — ou qui n'ont pas le luxe de s'abstenir. Qui reformule les recettes ? Qui arbitre entre Yuka et Nutri-Score ? Qui retire Coca et Nutella du rayon, ou les y maintient ? Qui organise le soutien aux producteurs dans un rayon de soixante-dix kilomètres ? L'État annonce et sanctionne parfois ; le distributeur met en œuvre et tranche, tous les jours. L'efficacité a changé de mains ; le mandat, lui, est resté là où il n'agit plus. Le plus intéressant n'est donc pas le pouvoir — il saute aux yeux — mais le mandat, qui manque. Qui a décidé que le magasin tiendrait lieu de dernier service villageois ? Personne, sinon la fermeture de tous les autres. Qui a décidé que le choix des additifs reviendrait aux enseignes ? Personne, sinon l'écart entre la norme existante et l'exigence sociale. Qui a confié l'éducation alimentaire à ceux qui vendent les aliments ? Personne, sinon l'absence d'une politique digne de ce nom. Le distributeur n'est pas politique par ambition ; il l'est devenu par sédimentation. C'est moins une conquête qu'un dépôt.