La Belgique comme État catalyseur
Prospérer dans l’âge de la saturation stratégique
Les deux textes précédents décrivaient d’abord la grammaire géopolitique de la saturation stratégique, puis sa matrice matérielle: climat, agriculture, énergie, intelligence artificielle, infrastructures, chaînes logistiques et ressources critiques. Reste une question plus proche, plus concrète, plus décisive pour nous: quelle peut être la place de la Belgique dans un tel monde ? Comment un petit pays, très ouvert, fortement intégré aux échanges mondiaux, institutionnellement complexe et budgétairement contraint, peut-il préserver la prospérité de sa population lorsque les interdépendances deviennent conflictuelles ?
La réponse ne peut pas consister à rêver la Belgique en grande puissance. Ce serait une illusion. Elle ne peut pas davantage consister à la réduire à un espace passif, condamné à subir les décisions des autres. Ce serait une erreur. La Belgique n’a ni la masse démographique, ni la profondeur stratégique, ni la capacité militaire, ni l’autonomie énergétique des grandes puissances. Mais elle dispose d’autre chose: une position, des nœuds, des réseaux, une densité institutionnelle, une économie ouverte, des infrastructures critiques, une tradition diplomatique, des niches industrielles et scientifiques, et une capacité d’influence supérieure à sa taille lorsque ses instruments sont alignés.
Dans l’âge de la saturation stratégique, la Belgique ne doit donc pas chercher à devenir une puissance de projection. Elle doit devenir une puissance de connexion, de résilience et d’orchestration. Sa vocation n’est pas d’imposer seule, mais de catalyser. C’est là que la notion d’État catalyseur prend tout son sens. Un État catalyseur n’est ni un État minimal, qui laisse les chaînes de valeur, les infrastructures et les capacités stratégiques se recomposer sans lui, ni un État dirigiste, qui prétendrait tout planifier depuis le sommet. C’est un État qui identifie les vulnérabilités critiques, réduit les coûts de coordination, mobilise les acteurs publics et privés, oriente les investissements, sécurise les infrastructures essentielles et transforme les dépendances en leviers de négociation plutôt qu’en faiblesses subies.
Pour la Belgique, cette approche part d’un constat simple: son ouverture est à la fois sa force et sa vulnérabilité. Une économie aussi intégrée aux flux internationaux tire sa prospérité du commerce, de la logistique, de l’industrie exportatrice, des services, des investissements étrangers, des sièges internationaux, des corridors européens et des chaînes de valeur globales. Mais cette même ouverture l’expose aux ruptures d’approvisionnement, aux chocs énergétiques, aux tensions commerciales, aux sanctions, aux cyberattaques, aux conflits sociaux dans les infrastructures critiques, à la fragmentation du marché mondial et aux décisions prises ailleurs. La Belgique ne peut donc pas choisir entre ouverture et protection. Elle doit construire une ouverture résiliente.
Cette ouverture résiliente suppose d’abord de reconnaître la nature stratégique des infrastructures belges. Le port d’Anvers-Bruges n’est pas seulement un outil économique. C’est une artère de la puissance européenne. Il relie la mer, l’industrie, la chimie, la logistique, l’énergie, les conteneurs, les véhicules, les matières premières et les chaînes d’approvisionnement du continent. Dans un monde de saturation, un port n’est plus seulement un lieu de passage. C’est un point de vulnérabilité, de souveraineté et d’influence. Sa sécurité cyber, sa fluidité sociale, sa résilience énergétique, sa capacité de contrôle, sa connectivité ferroviaire et fluviale, son intégration industrielle et sa protection physique deviennent des questions de sécurité nationale.
Il en va de même pour Bruxelles. La capitale n’est pas seulement une ville administrative. Elle est l’un des centres nerveux du monde occidental: Union européenne, OTAN, diplomatie, représentations permanentes, entreprises, ONG, think tanks, médias, lobbying, réseaux juridiques et normatifs. Cette présence donne à la Belgique un avantage que peu de petits États possèdent: elle vit au contact immédiat de la fabrication des normes, des décisions, des compromis et des rapports de force européens et atlantiques. Mais cet avantage n’est pas automatique. Il doit être travaillé. Accueillir les institutions ne suffit pas; il faut savoir convertir cette proximité en stratégie nationale.
C’est ici que la Belgique doit cesser de se penser seulement comme pays hôte et se penser comme plateforme d’influence. Elle peut jouer un rôle dans la sécurité économique européenne, dans la protection des infrastructures critiques, dans la diplomatie des chaînes de valeur, dans la gouvernance de l’intelligence artificielle, dans la régulation du commerce, dans la défense du multilatéralisme utile et dans l’articulation entre Union européenne et OTAN. Elle dispose d’une crédibilité particulière parce qu’elle n’est pas perçue comme une puissance impériale, parce qu’elle est multilingue, parce qu’elle connaît les compromis complexes et parce qu’elle vit elle-même la tension entre ouverture, interdépendance et vulnérabilité.
Mais pour jouer ce rôle, elle doit d’abord résoudre une contradiction intérieure. La Belgique possède des atouts de rang européen: pharmacie, biotechnologies, chimie, logistique, microélectronique, recherche, universités, technologies duales, spatial, cybersécurité, drones, capteurs, infrastructures portuaires, siège des institutions européennes et atlantiques. Elle dispose aussi d’un niveau élevé d’investissement en recherche et développement. Pourtant, ces atouts restent souvent dispersés entre régions, niveaux de pouvoir, agences, universités, entreprises, pôles industriels et logiques administratives concurrentes. Le problème belge n’est pas seulement de manquer de moyens. Il est souvent de ne pas suffisamment convertir ses moyens en stratégie.
L’État catalyseur devrait précisément répondre à ce déficit de conversion. Il ne s’agirait pas de recentraliser artificiellement un pays fédéral complexe, ni de nier les compétences régionales. Il s’agirait de créer des mécanismes d’alignement sur quelques priorités nationales vitales: énergie, infrastructures, industrie critique, sécurité économique, innovation duale, défense, compétences, logistique, IA, cybersécurité et sécurité alimentaire. Dans un monde saturé, la fragmentation institutionnelle devient un risque stratégique si elle empêche de décider, d’investir et d’exécuter. La complexité belge peut rester une richesse démocratique; elle ne peut plus devenir un prétexte à l’impuissance.
La première mission d’un État catalyseur belge serait énergétique. La Belgique ne préservera ni son industrie, ni sa prospérité, ni son modèle social sans énergie abondante, décarbonée, pilotable et compétitive. L’énergie n’est plus un dossier environnemental séparé. Elle est la condition de la réindustrialisation, de l’intelligence artificielle, de la chimie, de la mobilité, des ports, de la défense, des hôpitaux, des ménages et de la cohésion sociale. Un pays qui dépend excessivement de prix volatils, d’interconnexions fragiles ou de décisions prises ailleurs ne peut pas prétendre à la souveraineté économique. La Belgique doit donc penser l’énergie comme un socle de puissance: nucléaire, renouvelables, réseaux, stockage, hydrogène industriel lorsque pertinent, efficacité énergétique, interconnexions, mais aussi prévisibilité réglementaire et acceptabilité sociale.
La deuxième mission serait industrielle. La Belgique ne doit pas chercher à tout produire. Elle n’en a ni la taille, ni l’intérêt. Mais elle doit identifier les segments où elle peut être indispensable: santé, biotechnologies, chimie bas carbone, matériaux avancés, microélectronique, technologies portuaires, cybersécurité, spatial, drones, capteurs, maintenance, logistique militaire, production duale, technologies de l’eau, agriculture de précision. L’objectif n’est pas l’autarcie industrielle. Il est la densité stratégique. Un petit pays conserve sa place lorsqu’il devient difficile à contourner dans certaines chaînes de valeur critiques.
La troisième mission serait logistique. La Belgique est un pays de flux. Elle doit en faire un instrument de souveraineté. Cela suppose des ports performants, des corridors ferroviaires et fluviaux robustes, une cybersécurité portuaire de premier ordre, une politique douanière intelligente, des capacités de stockage, une sécurité des pipelines, des câbles et des réseaux, ainsi qu’une meilleure intégration entre logistique civile et besoins de défense. Dans une crise européenne majeure, la Belgique ne serait pas seulement un arrière-pays économique. Elle serait un espace de transit, d’accueil, de réparation, de commandement, de soutien et de projection. Cette fonction doit être assumée, planifiée et protégée.
La quatrième mission serait technologique. L’intelligence artificielle ne doit pas être pensée comme un slogan de modernisation administrative ou comme un simple outil de productivité. Pour la Belgique, elle doit être reliée à ses forces concrètes: santé, pharma, logistique, ports, cybersécurité, défense, industrie, énergie, administration publique, justice, fiscalité, formation, gestion des infrastructures. L’État catalyseur ne doit pas prétendre créer seul des champions mondiaux de l’IA généraliste. Il doit en revanche garantir l’accès au calcul, protéger les données sensibles, soutenir les usages sectoriels à haute valeur, former les talents, sécuriser les clouds critiques, et imposer des standards de confiance dans les usages publics.
La cinquième mission serait sociale, mais au sens stratégique du terme. Dans un monde de saturation, la cohésion sociale n’est pas un supplément d’âme. Elle devient une infrastructure de résilience. Un pays traversé par la défiance, l’inactivité durable, la fragmentation territoriale, l’épuisement des services publics ou la perte de confiance dans l’effort collectif absorbe moins bien les chocs. Il réagit plus lentement, finance plus difficilement ses priorités, accepte moins aisément les transitions et devient plus vulnérable aux campagnes de désinformation, aux tensions distributives et aux récits de déclassement.
Préserver la prospérité belge ne signifiera donc pas seulement défendre le pouvoir d’achat ou maintenir un niveau élevé de redistribution. Cela signifiera préserver une société capable de produire, d’apprendre, de travailler, d’innover, de se former, de se soigner, de se déplacer et de contribuer à des biens publics soutenables. Dans l’âge de la saturation stratégique, l’État-providence ne peut plus être seulement un mécanisme de compensation. Il doit redevenir un État de capacités. Sa fonction n’est pas seulement d’amortir les pertes, mais d’augmenter la capacité des individus, des entreprises et des institutions à tenir dans la durée.
Cela change la nature du débat social. L’enseignement, la formation continue, la santé au travail, la mobilité, l’activation, la simplification administrative et la numérisation de l’État ne relèvent plus seulement de la politique intérieure. Ils deviennent des conditions de puissance nationale. Une société qui ne forme pas assez, qui active trop peu, qui soigne trop tard, qui administre trop lentement ou qui décourage la création de valeur affaiblit sa propre souveraineté. La résilience sociale n’est donc pas l’opposé de la compétitivité. Elle en est la condition politique.
La sixième mission serait européenne. La Belgique ne peut pas défendre seule ses intérêts dans un monde structuré par les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie, les puissances du Golfe et les grandes régions de ressources. Son échelle naturelle d’action est européenne. Mais l’Europe ne doit pas être invoquée comme une abstraction commode. La Belgique doit y défendre des priorités précises: marché intérieur de l’énergie, union des marchés de capitaux, politique industrielle européenne, achats communs de défense, protection des infrastructures critiques, sécurité économique, normes numériques, politique commerciale ouverte mais défensive, partenariats crédibles avec l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est. Pour un petit pays, l’Union européenne n’est pas une dilution de souveraineté; elle est le multiplicateur sans lequel la souveraineté devient rhétorique.
La septième mission serait diplomatique. La Belgique peut jouer un rôle de puissance médiatrice, non pas au sens naïf d’une neutralité hors-sol, mais comme artisan de compromis utiles. Elle connaît les architectures institutionnelles complexes. Elle est à la fois latine et germanique, atlantique et européenne, commerciale et normative, fédérale et multilingue. Elle peut comprendre les contraintes des petits États, parler aux grandes puissances depuis une position non menaçante, soutenir le multilatéralisme lorsqu’il produit des règles effectives, et contribuer à la gouvernance des technologies émergentes, de l’IA militaire, du droit international humanitaire, de la non-prolifération, de la sécurité maritime et des chaînes critiques. Dans un monde brutal, la diplomatie des petits États n’est pas condamnée à l’insignifiance. Elle doit seulement être adossée à des capacités.
C’est là le cœur du sujet. La Belgique ne gardera pas sa place par la seule invocation de ses valeurs, de sa position centrale ou de son histoire européenne. Elle la gardera si elle parvient à convertir ses atouts en architecture stratégique. Ses ports, ses universités, ses entreprises, ses centres de recherche, ses institutions, ses infrastructures, ses diplomates, ses militaires, ses régions, son État fédéral et son insertion européenne doivent cesser d’être pensés comme des éléments séparés. Dans l’âge de la saturation stratégique, la puissance d’un petit pays réside dans sa capacité à aligner rapidement des ressources dispersées.
La Belgique doit donc assumer une doctrine simple: rester ouverte, mais moins naïve; rester européenne, mais plus offensive dans la défense de ses intérêts; rester solidaire, mais plus attentive aux capacités qui rendent la solidarité durable; rester commerciale, mais plus consciente des rapports de force; rester normative, mais plus matérielle dans sa conception de la souveraineté.
Le rôle de l’État catalyseur est précisément de rendre cette doctrine praticable. Il fixe des priorités, crée les coalitions, réduit les blocages, mobilise les capitaux, protège les infrastructures, sécurise les talents, accélère les décisions, utilise la commande publique, oriente la recherche, relie le civil et le militaire, et inscrit l’économie ouverte dans une stratégie de résilience. Il ne remplace pas la société. Il l’équipe.
La Belgique ne sera jamais une grande puissance au sens classique. Mais elle peut rester un pays décisif par ses nœuds, ses niches, ses réseaux et sa capacité d’orchestration. Dans un monde saturé, la taille comptera moins que la qualité des connexions, la robustesse des infrastructures, la vitesse de décision et la cohérence des priorités. La prospérité belge ne dépendra donc pas seulement de sa capacité à commercer. Elle dépendra de sa capacité à tenir lorsque le commerce devient instable, à produire lorsque les chaînes se tendent, à décider lorsque les crises se multiplient, et à catalyser lorsque les ressources sont dispersées.
Dans le monde qui vient, un petit pays ne gardera pas sa place en prétendant peser seul. Il la gardera en devenant indispensable à plusieurs. Pour la Belgique, l’ambition juste n’est pas la grandeur. C’est l’indispensabilité.
La matrice matérielle de la saturation stratégique
Climat, agriculture, énergie et intelligence artificielle dans la nouvelle géopolitique des vulnérabilités
Le texte précédent proposait de lire la décennie qui s’ouvre sous le signe de la saturation stratégique: non pas une guerre mondiale déclarée, mais une accumulation de crises capables de disperser l’attention, d’épuiser la décision et d’entamer la cohérence des démocraties. Cette lecture géopolitique appelle un prolongement. Car la saturation stratégique ne se jouera pas seulement dans les détroits, les alliances, les états-majors, les sanctions ou les chancelleries. Elle se jouera aussi dans les champs, les sols, les réseaux électriques, les ports, les centres de données, les corridors logistiques, les infrastructures hydriques et les capacités de calcul.
Ce déplacement est décisif. Il oblige à penser la puissance non plus seulement comme un rapport de forces militaires ou diplomatiques, mais comme une capacité matérielle à durer. La prochaine décennie ne sera pas seulement une compétition pour l’influence, les normes ou les alliances. Elle sera une compétition pour la maîtrise du socle qui rend toute puissance effective: nourrir, produire, chauffer, refroidir, transporter, calculer, prévoir, protéger et décider. Climat, agriculture, énergie et intelligence artificielle ne relèvent plus de politiques sectorielles juxtaposées. Ils forment une même matrice de vulnérabilité et de souveraineté. Dans un monde saturé, la domination ne passera pas toujours par la conquête; elle pourra passer par la rareté, la dépendance, l’interruption ou la capacité à imposer le rythme des crises.
Le climat constitue le premier multiplicateur. Il n’a ni stratégie, ni intention, ni commandement. Il ne décide rien. Mais il déplace toutes les contraintes. Il intensifie les événements extrêmes, fragilise les infrastructures, perturbe les cycles agricoles, accroît la pression sur l’eau, modifie les routes maritimes et transforme les conditions mêmes de l’habitabilité. Les États les plus fragiles doivent alors absorber des chocs qu’ils ne peuvent ni prévenir pleinement, ni financer durablement.
La crise climatique agit ainsi comme un révélateur de capacité étatique. Un État capable d’anticiper, d’adapter ses infrastructures, de gérer l’eau, de protéger ses populations, de soutenir son agriculture et d’assurer ses territoires absorbera mieux le choc. Un État déjà endetté, polarisé, administrativement fragile ou dépendant de l’extérieur verra au contraire chaque événement extrême devenir une crise budgétaire, sociale ou politique. Le climat ne produit pas mécaniquement la guerre, et toute causalité directe serait ici simplificatrice. Mais il densifie les tensions là où les marges de résilience sont déjà faibles. Il transforme des fragilités physiques en fragilités politiques, puis ces fragilités politiques en vulnérabilités géopolitiques.
L’agriculture est le second révélateur. Pendant longtemps, les sociétés européennes ont traité la sécurité alimentaire comme un acquis technique, presque comme une externalité heureuse de la mondialisation. Cette illusion s’est dissipée. La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions sur les engrais, les sécheresses, les épizooties, la volatilité des prix et les fragilités logistiques ont rappelé une évidence ancienne: nourrir une population n’est pas seulement une fonction économique, c’est une fonction politique de premier ordre.
Mais l’enjeu agricole de la prochaine décennie ne se limitera pas à la disponibilité des céréales. Il portera sur l’ensemble du système qui rend l’agriculture moderne possible: l’eau, les sols, l’énergie, les semences, les machines, les données, les transports et surtout les intrants. Les engrais constituent à cet égard une dépendance particulièrement révélatrice. L’azote dépend fortement du gaz naturel; les phosphates et la potasse renvoient à des géographies d’approvisionnement concentrées; les prix des fertilisants transmettent presque immédiatement les tensions énergétiques aux rendements agricoles. L’agriculture apparaît alors pour ce qu’elle est devenue: non pas un secteur rural séparé du reste de la puissance, mais une interface entre énergie, chimie, logistique, climat et stabilité sociale.
C’est là que se joue sa dimension stratégique. Un choc sur le gaz peut renchérir les engrais; une hausse des engrais peut réduire les marges agricoles ou les rendements; une baisse de production peut accroître les importations; une tension sur les prix alimentaires peut fragiliser des sociétés déjà polarisées. La dépendance n’est donc pas seulement alimentaire. Elle est systémique. Elle relie le prix de l’énergie, la fertilité des sols, la stabilité des revenus agricoles, les budgets publics et la paix sociale. La sécurité alimentaire n’est plus seulement la question de savoir si l’on produit assez. Elle devient la question de savoir si l’on peut continuer à produire lorsque plusieurs chaînes, en même temps, se dérèglent.
La démographie accentuera cette tension. Dans plusieurs régions du monde, la demande alimentaire continuera d’augmenter alors que l’eau disponible, les terres arables et la stabilité climatique deviendront plus incertaines. L’Europe, de son côté, devra affronter le vieillissement de sa population agricole, la transmission des exploitations, la pression réglementaire, la concurrence mondiale et la nécessité de maintenir une base productive robuste sans abandonner ses objectifs environnementaux. Le dilemme n’est donc pas simplement de produire plus ou de produire mieux. Il est de préserver une agriculture capable de tenir lorsque le climat, l’énergie, les intrants, la démographie et les marchés exercent simultanément leur pression.
Cette exigence ne plaide pas pour une autarcie agricole illusoire. La sécurité alimentaire moderne ne consiste pas à tout produire partout, tout le temps. Elle suppose une résilience organisée: diversité des sources, stocks critiques, infrastructures portuaires, maîtrise de l’eau, adaptation des cultures, accès sécurisé aux engrais, innovation agronomique, protection des sols, revenus agricoles soutenables et réduction des gaspillages. Le vrai enjeu n’est pas l’autosuffisance absolue. Il est la continuité de la fonction nourricière dans un monde de discontinuités.
L’énergie constitue le troisième pilier, parce qu’elle relie presque tous les autres. Sans énergie abondante, pilotable, abordable et sécurisée, il n’y a ni industrie, ni défense, ni agriculture moderne, ni hôpitaux, ni transports, ni numérique, ni intelligence artificielle. La transition énergétique n’est donc pas seulement une politique climatique. Elle devient une politique de puissance. La question n’est plus seulement de savoir comment réduire les émissions. Elle est de savoir qui contrôlera les réseaux, les minerais, les batteries, les capacités nucléaires, les technologies de stockage, les interconnexions, les terminaux, les câbles, les standards industriels et les équipements nécessaires à l’électrification.
La sortie partielle de la dépendance européenne au gaz russe a constitué une leçon stratégique majeure. Elle a montré qu’une dépendance longtemps présentée comme économique pouvait se transformer en instrument de contrainte politique. Elle a aussi montré que la diversification est possible, mais coûteuse, lente et inégalement répartie. Demain, les dépendances ne porteront pas seulement sur le gaz ou le pétrole. Elles porteront sur le lithium, le cobalt, le nickel, le cuivre, les terres rares, les panneaux solaires, les batteries, les aimants permanents, les composants de réseaux, les logiciels de pilotage, les capacités de raffinage et les chaînes industrielles qui conditionnent la transition elle-même.
Le paradoxe est donc clair: pour sortir d’une dépendance énergétique ancienne, les Européens risquent d’entrer dans de nouvelles dépendances industrielles et minérales. La transition peut accroître la souveraineté si elle s’accompagne d’une politique industrielle, d’une stratégie d’approvisionnement et d’une maîtrise des infrastructures. Elle peut au contraire créer de nouvelles vulnérabilités si elle se contente de déplacer les dépendances de Moscou vers Pékin, ou des hydrocarbures vers les métaux critiques. Le problème n’est pas la transition. Le problème est la transition sans puissance.
L’intelligence artificielle ajoute une couche supplémentaire. Elle est souvent présentée comme une technologie immatérielle, presque désincarnée, faite d’algorithmes, de modèles et de données. C’est trompeur. L’IA est profondément matérielle. Elle exige des semi-conducteurs avancés, des centres de données, de l’électricité, de l’eau pour le refroidissement, des réseaux, des câbles sous-marins, des capacités cloud, des talents, des capitaux et des architectures de sécurité. Derrière l’apparente légèreté du numérique se cache une infrastructure lourde, énergivore, concentrée et géopolitiquement sensible.
L’IA sera l’une des grandes ambivalences de la décennie. Elle peut renforcer la résilience: améliorer les prévisions météorologiques, optimiser les réseaux électriques, soutenir la gestion de l’eau, détecter les maladies des cultures, accélérer la recherche sur les matériaux, améliorer la maintenance prédictive, renforcer la cybersécurité, assister la planification logistique et densifier l’analyse stratégique. Mais elle peut aussi aggraver la saturation. Elle augmente la demande électrique, concentre la puissance de calcul dans quelques régions et quelques entreprises, crée de nouvelles dépendances aux semi-conducteurs et aux infrastructures cloud, accélère la désinformation, automatise certaines opérations d’influence et rend plus difficile la distinction entre information, manipulation et bruit.
C’est l’une des contradictions majeures du temps qui vient: l’IA sera simultanément un outil de gestion de la saturation et un facteur supplémentaire de saturation. Elle aidera à anticiper les crises, mais produira de nouveaux besoins énergétiques. Elle aidera à filtrer l’information, mais amplifiera la production de contenus trompeurs. Elle renforcera certaines capacités militaires, mais abaissera aussi le coût d’entrée de certains acteurs malveillants. Elle permettra de mieux modéliser le climat, l’agriculture et les réseaux, mais exigera des infrastructures dont l’empreinte matérielle deviendra elle-même un enjeu politique.
La ligne de fracture ne passera donc pas seulement entre ceux qui possèdent l’IA et ceux qui ne la possèdent pas. Elle passera entre ceux qui sauront l’inscrire dans un système énergétique, industriel et démocratique résilient, et ceux qui n’en feront qu’un outil dépendant de réseaux, de puces, de clouds, d’électricité et de capitaux contrôlés ailleurs. L’IA souveraine ne se décrète pas. Elle suppose une souveraineté électrique, une souveraineté numérique, une base industrielle, des talents, une protection des données, une capacité de calcul et une doctrine d’usage. Sans cela, les États ne seront pas augmentés par l’IA; ils seront dépendants des acteurs qui la fournissent.
Cette matérialité de l’IA oblige à élargir la carte. Les semi-conducteurs, les centres de données, les réseaux électriques et les clouds ne flottent pas dans un espace abstrait. Ils reposent sur des métaux, des câbles, des ports, de l’eau, de l’énergie, des corridors logistiques et des territoires. La souveraineté numérique renvoie donc immédiatement à une géographie des ressources. C’est ici que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est cessent d’apparaître comme des périphéries du système. Elles deviennent des lieux où se décident les conditions matérielles de la puissance des autres.
Ces régions ne seront pas de simples spectatrices de la rivalité sino-américaine ou de la recomposition européenne. Elles en seront des terrains d’application, mais aussi des acteurs à part entière. Dans un monde où la puissance dépendra des minerais critiques, de la sécurité alimentaire, des routes maritimes, des infrastructures numériques, de l’énergie et de l’eau, elles deviendront des espaces de compétition stratégique directe.
L’Afrique concentre plusieurs tensions de la décennie: croissance démographique, vulnérabilité climatique, pression alimentaire, besoins énergétiques, instabilité institutionnelle, richesses minières, compétition portuaire, présence russe, investissements chinois, ambitions turques, européennes, américaines, indiennes ou du Golfe. Elle n’est pas seulement un continent exposé aux crises. Elle est aussi un espace où se jouera une partie de la souveraineté industrielle des autres. Cobalt, cuivre, manganèse, uranium, gaz, terres agricoles, corridors logistiques: autant d’éléments qui lient la transition énergétique, l’industrie de défense, l’IA, l’agriculture et la compétition géopolitique.
L’Amérique latine occupe une place comparable, selon une autre configuration. Lithium, cuivre, terres agricoles, eau, biodiversité, énergie, ports, routes commerciales, proximité avec les États-Unis et ouverture croissante aux capitaux chinois en font un espace de rivalité plus discret, mais essentiel. La région ne se laissera pas réduire à un alignement automatique. Beaucoup d’États chercheront à monétiser leur position, à diversifier leurs partenaires, à obtenir des investissements sans abandonner leur marge diplomatique. La compétition ne prendra pas nécessairement la forme d’une militarisation ouverte; elle passera par les chaînes de valeur, les infrastructures, les normes environnementales, les financements, les accords miniers et les dépendances technologiques.
L’Asie du Sud-Est, enfin, sera l’un des laboratoires les plus sensibles de la bipolarisation incomplète. Située au contact direct de la puissance chinoise, reliée aux routes maritimes vitales, intégrée aux chaînes industrielles mondiales et courtisée par les États-Unis, l’Europe, le Japon, l’Inde et l’Australie, elle cherchera moins à choisir un camp qu’à préserver sa liberté de manœuvre. Les États de la région savent que la prospérité dépend souvent de la Chine, mais que la sécurité exige parfois d’autres équilibres. Leur stratégie sera celle d’un non-alignement pratique: accepter les interdépendances sans devenir captifs, accueillir les investissements sans renoncer à la diversification, éviter la guerre froide sans ignorer le rapport de force.
Ces espaces illustrent une vérité centrale: dans un monde saturé, les puissances moyennes et les régions dites périphériques ne sont plus seulement des objets de compétition. Elles deviennent des arbitres partiels, des fournisseurs critiques, des lieux de contournement, des zones de projection et parfois des multiplicateurs de crise. Leur vulnérabilité peut être exploitée; leur centralité peut être monnayée. Elles ne déterminent pas seules l’ordre mondial, mais elles peuvent en modifier les coûts, les délais et les dépendances.
Climat, agriculture, énergie et IA ne doivent donc pas être pensés séparément. Ils forment un nœud stratégique. Le climat perturbe l’agriculture et accroît les besoins d’adaptation. L’agriculture dépend de l’énergie, de l’eau, des engrais, des données et des prévisions. L’énergie dépend de minerais, de réseaux, de technologies numériques et de stabilité politique. L’IA dépend de l’électricité, des semi-conducteurs, de l’eau, des données et des infrastructures. Chaque domaine renforce les autres, mais chacun peut aussi transmettre ses vulnérabilités aux autres. C’est cette interdépendance qui crée la saturation: les crises ne s’additionnent plus seulement; elles circulent.
Un choc climatique peut affecter une récolte, faire monter les prix alimentaires, accroître les tensions sociales, perturber les budgets publics, favoriser l’instabilité politique et ouvrir un espace à des opérations de désinformation. Une crise énergétique peut renchérir les engrais, affaiblir l’industrie, ralentir la transition, nourrir la colère sociale et réduire les marges de financement de la défense. Une rupture sur les semi-conducteurs peut ralentir l’IA, la défense, les réseaux électriques, l’automobile, les satellites et la logistique. Une campagne informationnelle peut transformer une contrainte matérielle réelle en crise politique majeure. Dans un monde saturé, la crise n’est plus seulement sectorielle. Elle devient transversale.
Pour l’Europe, l’enjeu est décisif. Le continent a longtemps excellé dans l’art de réguler, de normer, de commercer et de négocier. Ces qualités demeurent précieuses. Mais elles ne suffisent plus si elles ne reposent pas sur une capacité matérielle. Une Europe qui réglemente l’IA sans capacité de calcul, qui parle de transition sans maîtrise industrielle, qui défend l’agriculture sans sécuriser l’eau, les sols, l’énergie et les intrants, qui évoque l’autonomie stratégique sans munitions, sans réseaux résilients et sans industrie critique, risque de produire une souveraineté déclaratoire. Elle aura le langage de la puissance sans son infrastructure.
Cette réalité impose aussi un changement de regard extérieur. Il ne suffira plus de parler de partenariats équilibrés avec l’Afrique, l’Amérique latine ou l’Asie du Sud-Est. Il faudra les construire matériellement: infrastructures, énergie, formation, transformation locale des ressources, sécurité alimentaire, chaînes de valeur partagées, accès au financement, coopération technologique et respect des marges politiques nationales. À défaut, l’Europe découvrira que sa souveraineté dépend de régions qu’elle aura trop longtemps regardées comme des périphéries, alors qu’elles seront devenues des nœuds décisifs de la puissance.
La résilience européenne ne pourra donc pas être seulement militaire. Elle devra être alimentaire, énergétique, numérique, industrielle, sociale et démocratique. Elle devra articuler politique agricole, politique industrielle, politique de défense, politique énergétique, politique de recherche et politique commerciale. Elle devra accepter que la puissance moderne ne se situe pas seulement dans les armées, mais dans les systèmes qui permettent aux armées, aux économies et aux sociétés de tenir.
C’est à cette aune que la décennie 2026-2036 doit être pensée. La saturation stratégique n’est pas seulement une affaire de chars, de missiles, de sanctions ou de rivalité sino-américaine. Elle est aussi une épreuve de robustesse matérielle. Les puissances décisives seront celles qui sauront transformer le climat en politique d’adaptation, l’agriculture en sécurité stratégique, l’énergie en souveraineté industrielle, l’IA en capacité collective plutôt qu’en dépendance supplémentaire.
Dans le monde qui vient, la puissance n'appartiendra pas à ceux qui proclament leur souveraineté, mais à ceux qui auront construit les infrastructures matérielles qui la rendent possible. Les autres continueront de parler de puissance; ils ne disposeront plus que de son vocabulaire.