[La grande distribution n'est pas qu'une affaire de prix : de la marge au mandat #4/5] Le langage du service. Le grand entretien est un genre hospitalier : il laisse la parole se déployer. Encore faut-il, quand elle touche à ce point au bien commun, se demander ce qu'elle range pendant qu'elle expose. Reste le ressort le plus fin, celui qui tient à la position et non à la personne. Il n'est pas de meilleure façon de désarmer le soupçon de puissance que d'adopter le langage du service ; et toute puissance, sans exception, finit par appeler responsabilité ce qui lui permet de ne plus s'appeler pouvoir. La langue d'Intermarché n'est ni celle de la finance ni celle de la technocratie : c'est celle des villages, des caissières qu'on connaît, du jambon sans nitrites, du frère agriculteur et du bon sens paysan. Langue qui touche juste — et plus une parole s'ancre dans la proximité, plus la puissance du système qu'elle porte devient difficile à isoler comme objet de critique. On croyait disséquer un rapport de force ; on se retrouve à parler de terroir et de solitude. C'est ici qu'il faut tenir la rampe, car ce qui protège une société n'est pas la vertu des dirigeants mais l'agencement des pouvoirs. Il est des vertus qui éclairent les hommes et d'autres qui, sans que personne l'ait voulu, mettent les systèmes à l'abri. L'entretien donne à voir la première sorte : un patron qui se veut responsable, et l'est probablement. Il est muet sur la seconde : les contre-pouvoirs qui devraient border cette responsabilité. Le fait, lui, reste sur la table, et chacun en pensera ce qu'il voudra — Cotillard écarte l'idée d'un dispositif général de type sécurité sociale de l'alimentation au nom de la contrainte budgétaire, plaide pour des aides ciblées et se dit hostile aux nouvelles taxes. Celui qui remplit le vide laissé par l'État se trouve, par sa place, en mesure de dire ce que ce vide pourra désormais contenir. C'est beaucoup, pour un acteur que nul n'a élu.