Les premiĂšres pages de « Les Plaisirs de l'Inconnu » âïžâïžâïžâïžâïž
Jourdan venait faire ses adieux Ă ce club oĂč il avait rencontrĂ© tant de jeunes amants. Un gin-fizz Ă la main, il se tenait accoudĂ© Ă la rampe de la mezzanine surplombant la piste de danse et offrant un point de vue exceptionnel. Dâici, il pouvait observer le DJ manipuler sa table de mixage mais aussi lorgner les jeunes gays qui se dĂ©hanchaient, torse nu, exhibant, tels des trophĂ©es, leurs muscles forgĂ©s dans les salles de sport.
Jourdan nâavait rien dâun athlĂšte. Trop souvent, il se laissait sĂ©duire par les viennoiseries, les barres chocolatĂ©es, les plats prĂ©parĂ©s et les menus trop gras des fast-foods. Sa silhouette sâen trouvait Ă©paissie et son corps, alourdi.
CâĂ©tait pourtant un bel homme de vingt-cinq ans dont la force de caractĂšre paraissait Ă©vidente. Il Ă©tait dâailleurs dotĂ© de certains atouts parmi les plus recherchĂ©s. Grand brun aux Ă©paules carrĂ©es, il possĂ©dait un visage aux traits rĂ©guliers, mais aux contours lĂ©gĂšrement anguleux. Sa force virile Ă©tait contrebalancĂ©e par ses grands yeux bleus en amande, son nez retroussĂ© et ses lĂšvres charnues, qui lui apportaient une certaine douceur. Ses cheveux bouclĂ©s bruns et ses sourcils Ă©pais, droits et foncĂ©s, achevaient ce portrait de jeune mĂąle volontaire plutĂŽt atypique. Son petit ventre le complexait et lui faisait perdre toute confiance en son physique. En dehors des applis, quand il sâagissait de draguer, Jourdan devenait gauche et ne trouvait plus ses mots. Son cĂ©libat lâangoissait, car il rĂȘvait dâune relation stable, dâun amour absolu et sincĂšre, inscrit dans la durĂ©e, mais il voyait bien que les occasions nâĂ©taient pas si nombreuses. Les gays voulaient des hommes moulĂ©s comme les acteurs des films X qui pullulaient sur internet, des gueules dâanges avec des torses musclĂ©s de sportifs, des petits culs fermes sans poils, des queues jamais assez grosses ou longues. LâĂ©poque Ă©tait au porno. Il fallait impressionner Ă tout prix. On soldait le bien-ĂȘtre et les sentiments contre des centimĂštres, des performances et de lâendurance, des orgasmes toujours plus puissants, pendant lesquels on pouvait sâoublier le plus longtemps possible.
Pendant prĂšs dâun an, nâassumant plus son physique imparfait, Jourdan Ă©tait tombĂ© accro Ă la MDMA. Dâabord rĂ©crĂ©ative au cours des week-ends, cette drogue Ă©tait vite devenue sa principale source de distraction. Elle lui permettait de surmonter ses complexes, dâĂȘtre moins difficile dans le choix de ses partenaires, de se focaliser sur sa seule quĂȘte de plaisir.
Ă prĂ©sent, avec lâaide dâun mĂ©decin et grĂące Ă sa force de caractĂšre, il Ă©tait enfin parvenu Ă se sevrer de son addiction. Mais le monde lui paraissait dĂ©sormais vide, triste, superficiel, sans saveur ni intĂ©rĂȘt.
Un jeune homme blond plutĂŽt sĂ©duisant sâapprocha de lui en souriant :
â Salut Jourdan, tu te souviens de moiâŻ?
LâintĂ©ressĂ© le dĂ©tailla rapidement. Le jeune twink Ă©tait petit et mince, avec un visage angĂ©lique savamment mis en valeur par une coupe de cheveux classique de garçon modĂšle. Son jean collait Ă ses fesses bombĂ©es et Ă son sexe quâon devinait avantageux tandis que son dĂ©bardeur moulant soulignait sa musculature fine. Cette innocence trĂšs Ă©tudiĂ©e parut immĂ©diatement douteuse :
â On se connaĂźt dâoĂčâŻ?
â Cet Ă©tĂ©, dans le hammam, tu Ă©tais dĂ©chaĂźnĂ©. Tu ne te souviens plusâŻ? Je mâappelle Ăliott. Tu voulais absolument me prendre, mais⊠Tu tâes plaint que jâĂ©tais trop serré⊠Enfin, pas prĂȘt pour un tel engin, reprit-il avant de lui lancer un regard malicieux avec un sourire en biais. Maintenant, ça va beaucoup mieux⊠Je veux dire⊠Je pourrais lâencaisser sans problĂšme⊠Ăa te dirait de me donner une seconde chanceâŻ?
Jourdan lĂącha un petit soupir dâexaspĂ©ration destinĂ© Ă lui-mĂȘme :
â Non, je suis vraiment dĂ©solĂ©, Ăliott, mais câest du passĂ©, tout ça, rĂ©torqua Jourdan. Jâai dĂ©crochĂ©. JâĂ©tais dĂ©foncĂ© et je ne fais plus ce genre de plans.
Un silence sâinstalla entre les deux hommes et DJ Arim lança un morceau endiablĂ© de Trojino, avec des stroboscopes qui Ă©lectrisĂšrent brusquement la piste de danse.
Jourdan scruta Ă©vasivement lâeffervescence produite sur les clients qui sautaient Ă pieds joints et criaient dâengouement en reconnaissant cette musique entraĂźnante. Ăvidemment, il aurait aimĂ© les rejoindre et danser avec eux, mais il ne voulait pas prendre le risque dâĂȘtre comparĂ© Ă ces corps superbement minces et musclĂ©s.
Alors quâĂliott venait de disparaĂźtre, Rainer sâaccouda Ă son tour Ă son cĂŽtĂ©, un whisky Ă la main.
Jourdan avait rencontrĂ© ce grand Allemand blond dâune trentaine dâannĂ©es, sĂ»r de lui, dans une villa bourgeoise meublĂ©e en style Louis XVI. Un bataillon de gays sâĂ©tait donnĂ© rendez-vous lĂ , pour une «âŻtouze gĂ©anteâŻÂ». Mais outre les emmĂȘlĂ©es de bouches, de fessiers et de sexes, Jourdan avait entrevu quelques seringues. Il avait immĂ©diatement prĂ©fĂ©rĂ© se tenir en retrait, car il sâĂ©tait jurĂ© de ne plus jamais toucher Ă aucune drogue. Dans une piĂšce Ă lâĂ©cart, il avait Ă©galement Ă©tĂ© tĂ©moin dâune scĂšne BDSM oĂč un homme Ă©crasait sa cigarette sur les fesses dâun beau jeune homme dâĂ peine dix-huit ans. Ce tableau lâavait indignĂ© et il voulait mĂȘme intervenir, lorsque la victime sâĂ©tait manifestĂ©e par un «âŻMerci, MaĂźtreâŻÂ». Cette dĂ©claration avait fini par le rebuter et il Ă©tait parti quelques instants plus tard.
Rainer considĂ©ra le dĂ©tachement de Jourdan comme le signe dâune grande rigueur quant Ă la sĂ©lection de ses partenaires. Il voyait en lui lâĂ©toffe dâun futur grand dominateur, un mĂąle alpha intransigeant et sĂ»r de lui qui forçait le respect :
â AlorsâŻ? Tu draguesâŻ? le questionna-t-il en approchant ses lĂšvres de son oreille.
â Non, jâĂ©coute ce remix de Trojino. Jâaime trop les sons Ă©lectroniques, rĂ©torqua Jourdan, avant de boire une gorgĂ©e de son gin-fizz tout en admirant deux jeunes gays torse nu, en mini short, qui ne cessaient de sâembrasser amoureusement en sortant bien la langue pour que tout le monde les voie.
â Et le mec qui te mate depuis tout Ă lâheureâŻ?
â Quel mecâŻ? questionna Jourdan, trĂšs surpris.
â Juste en face, de lâautre cĂŽtĂ© de la mezzanineâŻ! sâexclama Rainer, comme si câĂ©tait une Ă©vidence.
Jourdan leva ses yeux bleus vers la partie la moins Ă©clairĂ©e de la discothĂšque. Lâinconnu, qui dĂ©couvrit quâon le regardait, recula aussitĂŽt pour se fondre dans la foule et disparaĂźtre au milieu des anonymes.
â OhâŻ! Mince, je nâai rien vu. Il Ă©tait beauâŻ?
â Je lâignore, on ne voit pas grand-chose avec ces jeux de lumiĂšreâŠ
Rainer lâinvita Ă se retourner. Jourdan posa son verre sur la rampe et suivit son regard sans se mĂ©fier.
Le grand Allemand dĂ©signa ses amis dâun hochement de menton :
â Sâil nâa pas le courage de tâaborder, câest quâil nâest pas assez bien pour toi, analysa-t-il avec une moue soupçonneuse.
Face Ă eux, les deux soumis du mĂąle alpha attendaient docilement, assis et immobiles, de chaque cĂŽtĂ© du canapĂ© devant une bouteille de whisky, laissant libre la place centrale. Un jeune homme et une jeune femme du mĂȘme Ăąge, chacun portant un collier de chien cloutĂ©, annonçaient dâemblĂ©e leur condition. Savamment dressĂ©s, ils nâaffichaient aucune expression, comme sâils nâavaient le droit de sâanimer quâen prĂ©sence de leur maĂźtre. Pour obtenir quelques minutes dâun plaisir surjouĂ©, il leur fallait incarner un rĂŽle dĂ©limitĂ©, Ă©tabli Ă partir dâattitudes, de rĂšgles et de dĂ©sirs dĂ©cidĂ©s dâavance par un maĂźtre pas toujours reconnaissant et souvent trĂšs Ă©goĂŻste.
Jourdan acquiesça dâun mouvement de front poli pour ne pas le contrarier.
Rainer envisageait la société à travers le prisme du BDSM. Il hiérarchisait les individus par catégories ou fonctions sexuelles, considérant la taille de leur sexe, leur endurance, afin de leur attribuer des rangs, des rÎles ou des privilÚges, comme si le plaisir forgeait un nouvel ordre mondial.
Jourdan se retourna de nouveau vers la fosse et, la gorge assĂ©chĂ©e, il but plusieurs gorgĂ©es de son gin-fizz. Câest Ă ce moment quâil remarqua que le goĂ»t de son cocktail avait changĂ©. Il Ă©tait dĂ©sormais beaucoup plus amer et une lĂ©gĂšre odeur chimique rappelait celle de lâammoniaque. La lumiĂšre dâun projecteur traversa son verre et il distingua avec effroi un dĂ©pĂŽt de poudre blanchĂątre, comme du sucre, qui stagnait au fond.
Quelquâun avait discrĂštement saupoudrĂ© de la MDMA dans son gin-fizz. Cela pouvait ĂȘtre nâimporte qui. Il sâĂ©tait attardĂ© autour du bar pour bavarder, son verre Ă la main. Pendant quâil discutait avec le blondinet, il lâavait laissĂ© sans surveillance et Rainer Ă©tait sans doute capable dâutiliser ce subterfuge pour lâemmener de force dans lâune de ses parties fines. Plusieurs fois, il lui avait proposĂ© de «âŻdĂ©glinguerâŻÂ» lâun de ses soumis.
Jourdan avait peu mangĂ© et il savait que cela dĂ©cuplait chez lui les effets de la MDMA. Dâici un bon quart dâheure, il commencerait Ă ressentir lâeuphorie et le besoin dâoffrir son affection Ă tout ĂȘtre vivant alentour. Puis les battements de son cĆur sâaccĂ©lĂ©reraient et il rĂ©cupĂ©rerait brusquement une Ă©nergie dĂ©bordante. Ensuite, au moindre contact, Ă la premiĂšre occasion, il aurait envie de faire lâamour. Ce scĂ©nario, il lâavait maintes fois vĂ©cu. Trop, peut-ĂȘtre. Suffisamment pour ne plus vouloir sây soumettre.
Il lui fallait quitter le Studio 54 au plus vite, car il ne tarderait pas à devenir confus, à ressentir de vives bouffées de chaleur et à éprouver de terribles vertiges.
Il abandonna son verre, longea la mezzanine à la hùte et traversa la horde de clients agglutinés autour du bar :
â EhâŻ! JourdanâŻ! cria Ăliott en le retenant par lâavant-bras. Tu tâen vas dĂ©jĂ âŻ? Il y a une piĂšce dans lâentresol, tu ne veux pas venir avec moiâŻ? Pas besoin de capotes, je prends la PrepâŻ! On tire Ă balles rĂ©ellesâŻ! Tu peux te lĂącher complĂštementâŻ!
â Câest toi qui as mis un prod' dans mon verreâŻ? le questionna-t-il.
â Un produitâŻ? Si jâen avais, tu penses bien que je lâaurais dĂ©jĂ gobĂ©âŻ!
Jourdan sâarracha Ă lui pour rejoindre le vestiaire. Il Ă©prouvait dĂ©jĂ les premiers symptĂŽmes de lâĂ©briĂ©tĂ© dĂ©cuplĂ©e par la MDMA. Il rĂ©cupĂ©ra son blouson et rejoignit le boulevard oĂč lâair glacĂ© le gifla brusquement, lui rappelant que la chaleur qui lâenveloppait nâĂ©tait quâillusoire.
Alors quâil avançait sur les trottoirs gelĂ©s de lâavenue presque dĂ©serte, il pestait contre lui-mĂȘme de ne pas avoir su Ă©viter ce misĂ©rable incident. Il se sentait vulnĂ©rable comme il lâavait rarement Ă©tĂ©.
à mesure que la chaleur le submergeait, il sentait son organisme tout entier qui se repaissait de la précieuse MDMA, substance hautement addictive, dont il avait manqué pendant si longtemps.
La drogue sâinsinuait dans ses tissus, dans son sang, dans son systĂšme nerveux et dans son cerveau, rappelant en lui les centaines de souvenirs et de sensations quâil avait mis tant dâĂ©nergie Ă oublier.
Il avait beau lutter contre les effets du produit, il allait bientĂŽt connaĂźtre une extase mĂ©morable, accentuĂ©e par le manque, aprĂšs cette longue pĂ©riode dâabstinence.
Il sâapprĂȘtait Ă commander un Uber lorsque, en parcourant le menu de son smartphone, lâidĂ©e lui vint quâil pourrait tout aussi bien retrouver un jeune passif avec qui passer la nuit.
Mais une terrible nausĂ©e sâempara de lui. Ă aucun prix il ne devait retomber dans lâengrenage des plans cul et de la drogue, lâun devenant vite indissociable de lâautre. Il avait tant luttĂ© pour sâen extraire que la moindre faiblesse menaçait dâanĂ©antir tous ses efforts et de le renvoyer tout en bas de lâĂ©chelle du sevrage.
Il continua Ă marcher rapidement dans la froideur de la nuit urbaine, comme portĂ© par une ivresse dont il tira profit pour avancer. La chaleur de son corps, la plĂ©nitude quâil ressentait, cette euphorie, lâaccompagnĂšrent pendant tout le trajet. Câest ainsi que, sans avoir vu le temps passer, il parcourut la dizaine de kilomĂštres qui le sĂ©paraient de son immeuble. Il neigeait Ă gros flocons et il aimait le craquement que produisaient ses semelles en Ă©crasant la poudreuse.
Il se retrouva chez lui quelques minutes plus tard, sans comprendre comment il y était parvenu.
Sous la douche, lâeau chaude lâappela aux caresses les plus sensuelles et il sây prĂȘta longuement, trĂšs volontiers. Il jouit Ă trois reprises, tant par plaisir que pour se dĂ©livrer de lâinfluence de la drogue.
AprĂšs plus dâune heure passĂ©e sous le jet dâeau fumante, il retrouva enfin son lit, encore Ă©tourdi par la MDMA.
Rien nâallait dans sa vie. Non. Vraiment. Rien.
ĂpuisĂ© et Ă©cĆurĂ© par la nature humaine, il avala un somnifĂšre et dormit pendant prĂšs de douze heures...
Collector relié
amzn.eu/d/013BLrMZ
Livre broché
amzn.eu/d/04v7FSSJ
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