"Cet enfant a des chances de devenir philosophe qui, très tôt, s’intéresse aux devinettes ; si la devinette résiste, avec un grand objet, elle passe énigme, parole et question obscure – redoutable et sacrée. Or il y a deux sortes de devinettes et, à la suite, deux espèces d’énigmes ; la première interroge : « Qu’est-ce qui ? », et propose brusquement, dans son provisoire silence, l’objet d’une recherche ; l’autre demande « comment il se peut » ou « comment il se fait » que se passe quelque chose : cet il prend le relais du divin – qui sommeille dans la simple devinette –, et déjà présuppose le clair déroulement d’un phénomène, le projet déjà scientifique ; l’énigme s’éloigne. Entre la devinette et l’énigme, plus sérieuse et moins décisive, se propose la question.
Une devinette qui résiste quinze siècles, se transmet et se répète sans s’effacer, et qui, au-delà des réponses qui ont pu survenir, sans supprimer l’étonnement initial, ni rendre inconcevable la surprise, n’est pas un phénomène moins étrange que celui de millions d’années évoquées par les fossiles, ni que la minute de décision qui vous sauve ou vous perd. Ce sont des ordres de grandeur qui ne s’excluent ni ne se conjuguent d’avance.
Or une telle devinette, où quinze siècles surgissent comme une durée intermédiaire, se trouve, de façon exemplaire, chez saint Augustin et chez Husserl – le dernier se référant au premier, allant même jusqu’à reprendre à la lettre sa devinette en la faisant seulement passer du latin à l’allemand moderne :
« Qu’est cela que je sais quand personne ne me le demande, mais, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais pas ? »
(Si nemo a me quaerat scio ; si quaerenti explicare velim, nescio). "
Pierre Boutang, Le temps, Essai sur l'origine.