J’aimerais partager avec vous une réflexion qui m’a profondément marquée cette semaine.
Pour moi, il allait de soi qu’au Québec, cette société ouverte et pluraliste qui nous a accueillis avec nos différences, chacun avait sa place pour s’exprimer, échanger, organiser des événements, des conférences et contribuer librement à la vie collective.
Or, cette semaine, une réalité troublante m’a frappée. J’ai été témoin d’une situation où une personne s’est vu refuser l’accès à un événement, simplement en raison de son nom, parce qu’il l’associait à une certaine communauté.
J’ai également appris et constaté qu’une communauté, pourtant établie de longue date, active et pleinement engagée dans la société, en vient à faire preuve d’une grande discrétion : éviter d’annoncer publiquement ses événements, ne pas divulguer les lieux, par crainte de réactions ou de débordements. Et pourtant, ayant moi-même assisté à l’un de ces événements, je peux affirmer qu’il n’y avait aucun propos déplacé, seulement des échanges respectueux et sereins. Malgré cela, ces personnes se sentent contraintes de se protéger.
Ce qui rend la situation plus troublante, c’est le contraste : alors que certains sont contraints à la discrétion, d’autres s’expriment ouvertement, en pleine rue et à visage découvert, diffusant des propos haineux, racistes, insultants et agressifs, sans sembler craindre la moindre conséquence.
Plusieurs questions me viennent alors à l’esprit, et j’aimerais sincèrement connaître votre point de vue.
1/ Quand les Québécois ont ouvert leurs bras, pensaient-ils qu’un jour ils pourraient en venir à craindre ceux qu’ils ont accueillis ?
2/ Ceux qui ont offert aux autres de la sécurité pouvaient-ils imaginer qu’ils en viendraient eux-mêmes à en manquer ?
3/ Ceux qui ont défendu la liberté d’expression croyaient-ils qu’elle pourrait un jour se retourner contre eux, au point de les faire taire sous le poids d’accusations ?
4/ Ceux qui ont porté l’égalité entre les femmes et les hommes pouvaient-ils envisager que des femmes soient insultées, voire humiliées dans l’exercice de leurs fonctions ?
5/ Ceux qui ont bâti des rues sûres et offert refuge à des personnes fuyant la guerre pouvaient-ils imaginer voir ces mêmes espaces devenir des lieux de tensions ?
6/ Ceux qui ont transmis un profond sens de la justice pensaient-ils qu’un jour, l’origine ou la couleur de peau pourraient influencer la manière dont on est traité ?
7/ Ceux qui ont construit une société laïque imaginaient-ils qu’on tenterait d’y imposer des convictions religieuses qui leur sont étrangères ?
8/ Ceux qui se sont affranchis de leur propre héritage religieux pensaient-ils devoir en subir un autre, plus visible, agressif ?
9/ Ceux qui ont façonné une démocratie solide pouvaient-ils envisager qu’elle soit détournée au point de fragiliser ceux-là mêmes qui l’ont bâtie ?
10/ Ceux qui ont défendu les libertés individuelles croyaient-ils qu’elles pourraient être instrumentalisées jusqu’à restreindre les leurs ?
11/ Les féministes québécoises imaginaient-elles qu’un jour certaines injustices ne pourraient plus être dénoncées sous prétexte qu’elles s’inscrivent dans un cadre religieux ?
12/ Ceux qui ont créé des institutions fortes pour protéger la population pouvaient-ils prévoir qu’on en détournerait l’esprit ?
13/ Ceux qui respectent les valeurs et les particularités de chacun pouvaient-ils s’attendre à voir les leurs dénigrées par certains de ceux à qui ils ont offert refuge ?
14/ Ceux qui valorisent la diversité imaginaient-ils qu’en parlant simplement de préserver leur langue, leur culture et leur identité, ils seraient accusés d’intolérance, chez eux ?
15/ Et comment expliquer que des Québécois, qui n’ont jamais eu à justifier leur place, se sentent aujourd’hui contraints de le faire chaque fois qu’ils prennent la parole ?
Dans une société qui se veut profondément pacifique, nul ne devrait vivre dans la peur, peu importe son origine, sa religion ou son identité. Plus que jamais, nous avons besoin d’un projet commun, d’un cadre clair et rassembleur qui nous unit plutôt qu’il ne nous divise : un espace où chacun peut se reconnaître, s’exprimer, contribuer et coexister dans le respect, sans crainte ni exclusion.
Ce projet passe par une vision assumée du Québec : un lieu dont les repères, les valeurs et les principes sont clairs et compris dès le départ. Ainsi, avant même d’y immigrer, chacun sait dans quelle société il s’inscrit, ce qui facilite la rencontre, réduit les incompréhensions et trace déjà une grande partie du chemin vers une intégration harmonieuse.
Fatima Aboubakr
Citoyenne Québécois