Orthographe : ce n'est pas l'exigence qui discrimine, mais son effondrement
D'abord, je voudrais revenir sur une controverse similaire, qui a eu lieu dans notre pays ces dernières décennies. Elle concernait l’apprentissage de la lecture. Dans les années quatre-vingt, l’école publique a délaissé la méthode dite syllabique – c’est-à-dire le déchiffrage du type B A = BA – au profit de la méthode globale ou semi-globale, qui s’appuie sur la mémoire visuelle des mots. Pourquoi ? Parce qu’une nouvelle pédagogie jugeait la méthode syllabique conservatrice, trop exigeante, et prônait une « démocratisation » de l’écrit, notamment pour les enfants issus des classes populaires.
Jusqu’à ce que des enquêtes viennent jeter un froid. Notamment une étude, pilotée en 2014 par l’Université de Saint-Quentin-en-Yvelines et le CNRS, portant sur plusieurs centaines d’élèves en Zone d’Éducation Prioritaire. Ce rapport battait en brèche les présupposés, et démontrait que « le manuel le plus efficace" chez ces élèves était aussi « le plus exigeant ». 19 points de réussite supplémentaires sur 100 aux épreuves de compréhension avec la méthode syllabique ! Que l’on a, depuis, réintroduite en partie.
Apprendra-t-on un jour de nos erreurs ? En juin dernier, avec ma collègue de L’Express Amandine Hirou, nous avons obtenu le compte rendu d’une « réunion d’entente académique » - ces réunions durant lesquelles les inspecteurs pédagogiques donnent leurs consignes aux correcteurs du bac. Et dans cette séance, des professeurs de français d’Île-de-France se sont entendu dire que l’orthographe « représentait une part assez minime » de ce qu’on attend d’un élève au bac français. Voilà où l’on en est. Mais certains, donc, voudraient aller encore plus loin, et reprochent au ministre de l'Education nationale, Édouard Geffray, de vouloir durcir le niveau d'exigence. Une politique qu'ils jugent inégalitaire.
Las ! Voilà trente ans que le niveau baisse, et trente ans que les inégalités scolaires explosent. Ce n’est pas l’exigence qui discrimine. Mais l’effondrement de l’exigence. Car de cet effondrement naît un deux-poids-deux-mesures : entre ceux qui attendent tout de l’école, et ceux dont les parents peuvent aider, payer des profs particuliers, etc. Entre ceux à qui l’on aura dit « t’inquiète, l’orthographe c’est un truc de réacs », et ceux à qui on aura répété en boucle « chou, hibou, caillou, genou », et qui seront favorisés.
Certains sont sincères en prônant la baisse de l’exigence. Soit : débattons. D’autres – et à ceux-là j’en veux – sont cyniques. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre : la posture morale, et l’avantage qu’ils tirent pour eux ou pour leurs enfants de la situation provoquée.
C’est en étant exigeant avec tout le monde – sans présupposé de classe – que l’on offre la possibilité à tous de pouvoir réussir scolairement. Ça sonne peut-être un peu conservateur. Mais l’école est en partie un conservatoire. Il ne faut y toucher qu’avec la main qui tremble.