Le risque identitaire à l’échelle des territoires
Je ne peux cacher mon malaise face au projet de loi constitutionnelle sur le statut de la Corse actuellement en débat à l’Assemblée. Ce texte porte en lui une ambiguïté dangereuse. Né de la violence, fondé sur la notion problématique de « communauté historique, linguistique, culturelle ayant développé un lien singulier à sa terre » il porte en lui les ferments d’une dislocation nationale et l’illusion des solutions juridiques définitives à des problèmes politiques de longue durée. Qu’aurons-nous gagné à inscrire le communautarisme dans la Constitution ?
À travers ce projet de loi instaurant une large autonomie législative en faveur de l’Assemblée de Corse, ce n’est pas un fédéralisme français qui se dessine mais le risque d’un glissement vers ’une confédération des « peuples de France », au détriment de l’unité du peuple français et de la promesse unitaire de la République. La France insoumise emploie désormais ce vocabulaire des peuples de France ; le Rassemblement National, lui, historiquement sensible à certaines causes régionalistes, s’y range à son tour lorsque cela nourrit sa logique identitaire. Parce qu’en réalité, le RN ne concourt pas à l’unité de la nation, il la fracture en communautés et joue de la haine qu’elles entretiennent entre elles. Les deux extrêmes, par des chemins différents, fragilisent le même principe : il n’y a pas plusieurs peuples français, il y a un seul peuple français, composé de citoyens libres et égaux.
L’Ile de Beauté est et sera une part intégrante de l’archipel de notre nation-monde. Elle est française à sa manière, avec son histoire, sa langue, ses blessures, ses fidélités, ses contraintes insulaires. Mais ce ne peut être au prix d’une rupture du principe d’égalité entre citoyens. La République peut reconnaître la diversité culturelle ; elle ne peut pas fonder des droits politiques sur l’appartenance culturelle. Je le dis d’autant plus clairement que je ne suis pas en principe hostile à ce qu’un territoire puisse aller vers une forme d’autonomie lorsque celle-ci lui permet de faciliter son administration, de mieux faire appliquer les principes républicains, et qu’elle est une garantie d’égalité. Une République une et indivisible n’est pas nécessairement une République uniforme. Elle doit savoir s’adapter aux territoires, à leur histoire, à leur géographie, à leurs besoins concrets. Mais l’autonomie ne peut être acceptable que si elle demeure une autonomie de responsabilité, non une autonomie d’identité.
J’entends la part de « pragmatisme » qui guide les positions floues et en demi-teinte des partis du centre-gauche et du centre-droit, réunis autour du macronisme pour cette proposition de loi. Mais on n’accompagne pas un processus politique sincère en gravant dans le marbre un nouveau point de déséquilibre et de division entre les Français, qui in fine ne conduit qu’au séparatisme dont la Corse elle-même sortirait affaiblie. Il faut au contraire continuer à discuter, agir sur le terrain, résoudre les problèmes spécifiques et réels sans entrer dans les logiques de l’irréversible. Parce que les raisons de la colère sont profondes et la République doit en tirer ses responsabilités. Quand les jeunes Corses n’ont plus accès au logement sur leur propre île à cause de la pression de la spéculation et des résidences secondaires, quand le poids de l’insularité, la vie chère, l’économie suspendue aux saisons de tourisme rendent la vie difficile, c’est la République qui doit répondre. Je comprends combien ces lois pensées pour le continent s’appliquent mal à l’Île-Montagne. Ces difficultés sont réelles et appellent des réponses concrètes. S’adapter aux réalités, mais maintenir vivants les principes, c’est la vraie logique de paix, en Corse comme ailleurs dans notre archipel mondial.
Plus largement, le rassemblement nécessaire au sursaut français consiste non pas à éloigner l’État des territoires, mais au contraire à le rendre plus présent, côte à côte avec les collectivités territoriales qui seront, compétence par compétence, les mieux à même d’exercer le pouvoir de faire et de servir les Français. C’est de l’équilibre et de l’harmonie entre une déconcentration de l’action et une décentralisation de la confiance que nous pourrons restaurer la confiance dans la puissance publique.
La République une et indivisible n’a que deux échelles. L’échelle nationale, avec le Président, l’Assemblée, le Sénat et le gouvernement ; l’échelle communale avec le maire et son conseil.C’est ce que signifie la clause de compétence générale des communes. Toutes les autres subdivisions, intercommunalités, départements, régions, sont des échelons d’action publique, de coordination et de mise en œuvre, définis par les politiques publiques spécialisées et sectorielles qu’elles sont le mieux en mesure de mettre en œuvre. Elles ne font pas écran entre la petite et la grande patrie. Il y a, par conséquent, lieu de laisser les communes se fédérer entre elles pour former les établissements publics les plus adaptés pour formuler une offre d’école, de santé ou de transport suivant un principe d’efficacité.
Il est temps de regarder de l’avant, de dépoussiérer nos disputes théologiques entre jacobins et girondins et de placer le service des Français d’un côté, de la France de l’autre au centre de toute l’action territoriale.
Dominique de Villepin
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©️ Pascal Pochard-Casabianca / AFP