Les dominants et les dominĂ©s đ
Ătes-vous un dominant ou un dominĂ© ?
Il est Ă©vident que certains trouveront ce texte trop long. Ils nâont pas hĂ©ritĂ© de cette nĂ©cessitĂ© de plonger dans les mots pour dĂ©crypter les maux et sâĂ©merveiller devant le beau.
Il est tout aussi Ă©vident que dâautres sây plongeront avec appĂ©tit, car tout ce qui est Ă©crit, nourrit depuis lâenfance leurs envies curieuses.
Quâest-ce que cela signifie dâĂȘtre dominant ? Et quâest-ce que cela signifie dâĂȘtre dominĂ© ?
Le mot « domination » vient du latin dominus, qui signifie « maĂźtre de maison », « propriĂ©taire », « seigneur ». Câest cette racine qui a donnĂ© naissance au verbe dominari : « dominer ».
Le dominant, issu de dominus et dominari, est le chef de la maison, celui qui en est propriétaire et qui, comme en biologie, dicte la ligne directrice. Il ordonne, il commande.
Dans la langue Ă©wondo dans laquelle jâai Ă©tĂ© trempĂ© par des anciens conscients, plusieurs termes expriment lâidĂ©e de domination :
- Idzoé : commandement
- MmiarĂšn : compression
- NfirÚn : écrasement
Le dominant se distingue de lâexpression « nteubeu ossou », qui signifie « tĂȘte de file ». Il ne sâagit pas dâune figure de domination, mais dâĂ©clairage. Le nteubeu ossou est un Ă©claireur, une Ă©claireuse.
Alors, ĂȘtes-vous dominant ou dominĂ© ? Les choses sont-elles toujours aussi tranchĂ©es, aussi rugueuses ? Certains considĂšrent quâon peut ĂȘtre dominant dans un domaine et dominĂ© dans un autre, selon le temps, le lieu, le sujet et les interlocuteurs. Dâautres estiment quâil est possible de se situer en dehors de cette conception binaire de la sociĂ©tĂ© â celle qui ignore les quotients, les divisions fines, et ne retient que les tout et les rien, les « 1 » et les « 0 ».
Pourquoi cette question de la domination se pose-t-elle ? Parce quâelle renvoie directement Ă la reproduction sociale thĂ©orisĂ©e par Pierre Bourdieu. Car derriĂšre la domination se cache la question de la conscience des fils et des filets de ce que nous appelons le mĂ©rite.
L'enfant dâun vieux mototaxi analphabĂšte (Bac -5) qui deviendra mototaxi titulaire dâun baccalaurĂ©at (Bac 0) aura-t-il Ă©tĂ© plus mĂ©ritant que celui dâun mĂ©decin (Bac 12) qui deviendra directeur de multinationale (Bac 7) ? On peut arguer que le fils du mototaxi pourra tout aussi bien devenir professeur dâuniversitĂ©. On dira alors de lui quâil fut intelligent et que son pĂšre a su se sacrifier pour que la chance sourie Ă son sang. Ce serait toutefois une probabilitĂ© infime, du fait de son dĂ©part du bas de lâĂ©chelle sociale. Tant que la probabilitĂ© nâest pas nulle, tout reste statistiquement possible, Dieu le voulant. Et le miracle naĂźt prĂ©cisĂ©ment de la probabilitĂ© nulle.
Dans notre champ de pensĂ©e camerounais, nous rĂ©duisons souvent le capital au seul aspect Ă©conomique. Câest une opinion qui peut croĂźtre indĂ©finiment dans son erreur. Bourdieu, fils de paysan devenu lâun des grands penseurs du monde, montre que les capitaux sont multiples : Ă©conomique, culturel et social.
Le capital Ă©conomique, câest lâargent :
Lâenfant ira-t-il Ă lâĂ©cole publique ou privĂ©e ? Ira-t-il mĂȘme Ă lâĂ©cole ? Nombreux sont ceux qui, le jour de la rentrĂ©e, se retrouvent dans une cabane, le ventre et la tĂȘte creux, ou dans la rue, Ă la recherche de clients, de jour comme de nuit.
Mange-t-il avant dâaller Ă lâĂ©cole ? Se rend-il Ă lâĂ©cole Ă pied, Ă moto, en car scolaire ou dans une voiture avec chauffeur ? Existe-t-il de lâargent de poche ? Est-il suffisant ? LâĂ©cole dispose-t-elle dâenseignants de qualitĂ© ? Un rĂ©pĂ©titeur rĂ©explique-t-il les cours Ă la maison ? Le pĂšre parle-t-il la langue de lâĂ©cole et peut-il accompagner son enfant dans son parcours quotidien ?
Ceux qui disent que lâargent achĂšte tout nâont pas toujours tort. Lâargent achĂšte les moyens de la rĂ©ussite scolaire. On nâest pas premier du concours national quand on a faim pendant les cours de mathĂ©matiques ou de philosophie.
Tous les ĂȘtres humains, dans leurs diversitĂ©s culturelles et morphologiques, disposent des mĂȘmes prĂ©dispositions neuronales. Le pays des gĂ©nies nâa pas de frontiĂšres. Je le pense et je le crois. Depuis que lâHomme est sorti de la grotte, tous ont marchĂ© vers la lumiĂšre, attirĂ©s par elle.
Le capital culturel, câest celui de la connaissance :
Y a-t-il des livres, des journaux, des revues, des encyclopĂ©dies Ă la maison ? Lâenfant a-t-il accĂšs Ă des bibliothĂšques ? Peut-il accĂ©der Ă internet pour rechercher des informations, Ă©couter des podcasts, regarder des vidĂ©os ludiques ou Ă©ducatives ? Dispose-t-il dâun ordinateur ou dâun smartphone pour utiliser les intelligences artificielles ? LâĂ©cole est-elle valorisĂ©e comme lieu dâacquisition et de maĂźtrise des savoirs ?
La maison est-elle un espace dâĂ©veil Ă la comprĂ©hension des enjeux du quartier, du pays, du village et de la planĂšte ? Les discussions portent-elles sur les racines, la tradition, la modernitĂ©, lâidentitĂ©, la tolĂ©rance ou lâindiffĂ©rence ?
Câest grĂące au capital culturel que lâon apprend Ă bien sâexprimer pour mieux se faire comprendre. Moins on dispose de mots pour dire ce que lâon pense et ce en quoi lâon croit, plus on risque de dĂ©verser ses frustrations par des moyens disproportionnĂ©s, improductifs et parfois contre-productifs.
Et puis il y a le capital social:
Dans un pays comme le Cameroun, les espaces de segmentation sociale ne sont pas hermĂ©tiques, mais ils existent et se reproduisent dĂ©cennie aprĂšs dĂ©cennie : village dâorigine des parents, langue maternelle, identitĂ© culturelle et tribale, quartier dâenfance, lieu des vacances, mĂ©tier des parents, appartenance politique du clan ou de la famille.
Est-on fils de ministre, de gouverneur, de prĂ©fet ou de directeur dans lâadministration publique ? A-t-on pu faire ses Ă©tudes supĂ©rieures aux Ătats-Unis, au Canada, en Europe ou en Chine ? En est-on revenu avec des diplĂŽmes facilitant lâinsertion sociale ? A-t-on Ă©tĂ© happĂ© malgrĂ© soi par les filets de lâimmigration ? A-t-on intĂ©grĂ© lâĂcole nationale dâadministration et de magistrature, cette pĂ©piniĂšre inĂ©galĂ©e de lâĂ©lite administrative du pays ?
Le capital social est le plus visible au Cameroun, car son rĂ©seau place directement les acteurs dominants dans les structures publiques. Ses effets sont flagrants, car, comme lâargent et lâĂ©cole, lorsquâil agit, il ne fait pas de bruit. Il est discret, efficace et puissant.
Il mâarrive de dire, tout fier, que ma mĂšre, infirmiĂšre, a Ă©pargnĂ© pendant de longues annĂ©es pour me prĂ©parer un avenir plus Ă©clatant, surtout quand elle ne serait plus lĂ .
Je le dis avec bonheur : ce fut une grande femme, fille dâune mĂšre sans emploi et dâun pĂšre ouvrier. De quelles chances a-t-elle bĂ©nĂ©ficiĂ© pour sâen sortir et occuper un emploi bien rĂ©munĂ©rĂ© en 1968 ?
Câest grĂące Ă cette Ă©pargne que son mari, mon pĂšre, fonctionnaire Ă lâuniversitĂ©, mâa inscrit en facultĂ© des sciences et technologies en France. Puis cette femme aimante mâa accompagnĂ© en Europe pour le dĂ©but de mes Ă©tudes supĂ©rieures.
Aujourdâhui, je me vois mĂ©ritant, Ă©crivant peut-ĂȘtre avec talent. Est-ce entiĂšrement vrai ? Jâen parle en nâignorant pas que tout cela participe aussi de la reproduction sociale dĂ©crite par le sociologue français. Je suis, Ă mon niveau et dans le champ de mes capacitĂ©s, le rĂ©sultat dâune reproduction sociale. Si le Bidoua est important pour moi, par exemple, câest parce que dĂšs lâĂąge de cinq ans, le vieux Kulu Bivougou, mon oncle, mâen a fait lâĂ©cole avec conscience, patience et sagesse.
Combien sont-ils, ceux qui Ă©crivent avec talent sans avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun accompagnement parental conscient et constant ? Il faut ĂȘtre lucide sur ses mĂ©rites et sur ses hĂ©ritages. Alors seulement, on veillera Ă plus dâĂ©galitĂ© au bĂ©nĂ©fice de lâharmonie sociale, mĂȘme quand on est dominant dans un champ dâaction et de rĂ©flexion donnĂ©.
Lâintelligence et le mĂ©rite nâen sont que plus aiguisĂ©s lorsquâon sait, en toute conscience et honnĂȘtetĂ©, distinguer ce que lâon a reçu en hĂ©ritage et ce que lâon a bĂąti soi-mĂȘme. Il faut le dire et le montrer dans les trois dimensions dĂ©crites par le fils du paysan bĂ©arnais devenu sociologue et philosophe : lâargent, la connaissance, le rĂ©seau.
Manekang.