Aram 0, Gardin 1
Ah, comparer Sophia Aram à Blanche Gardin ! Quelle idée magnifiquement saugrenue et délicieusement perverse ! L’une prêche la vertu médiatique avec le talent d’un bigoudi ventriloque, l’autre se roule dans la fange de l’existence avec la joie d’un mammifère qui aurait découvert la psychanalyse. C’est un peu comme opposer un cours d’éducation civique à une nuit de beuverie dans un squat anarchiste : les deux parlent de la condition humaine, mais l’une vous assomme de sermons à deux balles, quand l’autre vous fait hurler de rire en vous montrant ses cicatrices.
Sophia Aram joue la bonne élève : elle monte sur scène avec des dossiers bien rangés, des titres qui sonnent comme des rapports de la Cour des comptes de tes morts (Crise de foi, Du plomb dans la tête), et elle nous administre ses vérités comme on distribue des points Godwin Mayer. Elle tape sur les méchants en écarquillant les yeux pour nous convaincre de la justesse de son jet d’actrice – islamistes, fachos, complotistes, wokes – avec la régularité d’un métronome et la délicatesse d’une Trabant au démarrage. On sort de là avec la gerbe, intoxiqué, empoisonné, l’estomac bien lourd, comme après un repas trop riche en fibres morales. Le rire ? Il est là, en théorie, mais il reste discret, et pour être franc, peu d’humains l’ont rencontré à ce jour.
Blanche Gardin, elle, arrive sur scène comme une catastrophe naturelle qui aurait lu Freud, Fante et Bukowski dans le désordre. Elle parle d’elle, de ses ratés, de ses dépressions, de ses amants foireux, de ses envies de suicide, de son cul, de ses ovaires, de tout ce qui fait mal et qui fait rire en même temps. Elle est directe, crue, obscène, et c’est précisément pour cela qu’elle nous fait rire. Elle ne vous sermonne pas, elle vous tend un miroir fêlé et vous dit : « Regarde-toi, pauvre con, on est tous pareils. » Et on rit. On rit jaune, on rit gras, on rit jusqu’aux larmes, parce qu’elle a touché juste, là où ça libère.
L’une a reçu un Molière de l’humour comme on remet une langue baveuse de journaliste à Macron ; l’autre en a récolté plusieurs, comme on ramasse des trophées après une razzia. L’une a la Légion d’honneur ; l’autre refuse les honneurs avec une élégance de punk à chiens, préférant rester libre de dire que tout le monde est un peu con, y compris elle-même. Sophia Aram prétend sauver le monde ; Blanche Gardin se contente de le décrire en train de crever, et ça suffit à nous rendre plus vivants.
Bref, comparer les deux, c’est vraiment trop cruel : c’est opposer la moraline qui assomme à l’humour qui délivre. L’une vous fait hocher la tête d’ennui; l’autre vous fait vous tordre en vous reconnaissant dans la laideur. Devinez laquelle on oublie dès la sortie, et laquelle on cite encore des années après, en riant tout seul dans le métro ? Moi, du fond de mon petit coin d’éternité, je sais où je mettrais mon billet. Et ce n’est pas à la messe laïque.