Monsieur Dominique de Villepin,
J'aurais pu commencer ma réponse comme la vÎtre : « Contrairement à vous, j'aime la France tout entiÚre. Je l'ai toujours aimée avec ses fautes, avec ses égarements et ses parts d'ombre. » C'est aprÚs que l'on diverge, aprÚs que vous trahissez votre propos introductif. AprÚs que vous trahissez la France.
Ma diffĂ©rence avec vous est simple : je ne bats pas ma coulpe sur la poitrine de ceux qui ont fait la France. Il fut un temps oĂč le grandiose exemple de NapolĂ©on vous parlait. Moi, je suis restĂ© fidĂšle Ă son enseignement : « De Clovis au ComitĂ© de salut public, j'assume tout. »
Assumer ne veut pas dire approuver. Assumer veut dire essayer de comprendre au lieu de donner des leçons de morale. Assumer veut dire refuser de cracher sur la France pour faire plaisir à ceux qui la haïssent et jouissent de salir sa mémoire. Assumer, comme disent les Anglais : « Right or wrong, my country. »
Prenons votre exemple. Vous nous donnez une définition de la colonisation qui se veut précise et restrictive. Elle prouve malgré vous que l'invasion que subit notre pays a déjà dépassé le stade critique de la colonisation pour entrer dans celui du « grand remplacement ». Je vous rappelle que c'est justement pour éviter que son village ne devienne Colombey-les-Deux-Mosquées que le général de Gaulle, l'autre grand homme que nous admirons tous deux, je crois, avait donné l'indépendance à l'Algérie. Et aujourd'hui, il y a bien deux mosquées qui cernent le village du Général.
Vous prétendez que ne pas criminaliser la colonisation oblige à accepter en retour l'invasion migratoire sur le sol du colonisateur. Vous appelez cela « la rançon de la gloire », autrement dit, accepter cette invasion comme une fatalité méritée. Croyez-vous vraiment à ce que vous dites ? Ce que vous appelez rançon de la gloire, je l'appelle volonté de revanche. Contre laquelle on se protÚge, contre laquelle on se défend. C'est moins lyrique et emphatique, mais c'est plus réaliste.
Enfin, vous voilĂ psychanalyste de bar-tabac sur ma soi-disant « volontĂ© d'inverser le stigmate », de faire des victimes les bourreaux et des colonisĂ©s les colons, dites-vous. Ne vous mĂ©prenez pas. Ne projetez pas vos sentiments de culpabilitĂ© sur moi. Je ne suis pas, moi, perçu comme un fils de colon par les habitants du Maroc oĂč vous ĂȘtes nĂ©. Mes ancĂȘtres vivaient sur la terre algĂ©rienne depuis des siĂšcles quand ils ont vu dĂ©barquer cette magnifique armĂ©e française qui les a libĂ©rĂ©s de la colonisation arabe et musulmane qu'ils subissaient depuis mille ans. Je n'ai donc aucun sentiment de culpabilitĂ©, mais au contraire une Ă©ternelle reconnaissance envers la France qui m'a apportĂ© la libertĂ©, l'Ă©galitĂ©, la fraternitĂ©, la culture française et son art de vivre. Chacun, je dis bien chacun, quelle que soit sa religion, pouvait suivre le mĂȘme chemin français que ma famille. Ceux qui ne l'ont pas suivi ne l'ont pas voulu.
Devenir français, c'est prendre parti pour la France, mĂȘme dans le passĂ©. Les Français d'origine italienne ne reprochent pas Ă la France les canons de François Ier. Les Français d'origine espagnole n'exigent pas qu'on s'excuse pour les exactions de la Grande ArmĂ©e de NapolĂ©on.
Le reste est propagande, réécriture de l'histoire au service d'une soif de revanche, dont vous vous faites le relais complaisant. Il s'agit désormais de savoir si on se soumet à la loi du nombre, du ressentiment et de la violence, ou si on défend le droit des Français à vivre sur leur terre et à perpétuer leur identité, leur culture, bref leur civilisation.
Monsieur Ăric Zemmour,
Contrairement Ă vous, jâaime la France tout entiĂšre. Je lâai toujours aimĂ©e avec ses fautes, avec ses Ă©garements, avec la part dâombre de son histoire. Jâaime la France parce quâelle est capable dâaffronter son histoire et de lâassumer, parce quâelle va de lâavant, parce quâelle est assez grande pour se regarder sans fard. Câest cela la grandeur, et câest depuis toujours la force du gaullisme de ne pas demander Ă lâHistoire de nous absoudre, mais de nous obliger. Il fut un temps oĂč ce mot de grandeur vous parlait encore.
CâĂ©tait avant le renoncement. Car, vous, Ăric Zemmour, de lâHistoire vous ne retenez plus lâexigence, mais lâalibi. Vous ne proposez plus quâune nostalgie morbide, lâadoration dâun cadavre maquillĂ©, comme ces esprits Ă©garĂ©s qui, une nuit de fĂ©vrier 1973, ont trimballĂ© dans une camionnette le cadavre du MarĂ©chal PĂ©tain de l'Ăźle dâYeu jusquâĂ un pavillon de banlieue parisienne, encombrĂ©s Ă la fin de ce bout dâHistoire encore trop grand pour eux.
Cette France sans taches que vous faites parader sur vos estrades nâa quâun dĂ©faut : elle nâa jamais existĂ©. Sur ce chemin du dĂ©ni, il nây a que la provocation, le travestissement, lâillusion de la grandeur. Il nây a que les fantĂŽmes, Ă lâinstar de PĂ©tain prĂ©tendument « sauveur des juifs français » comme vous lâavez affirmĂ© ou de la colonisation Ă©levĂ©e au rang de « loi de lâhumanitĂ© ».
Vous trafiquez les mots comme on falsifie des archives : pour que la violence paraisse ordre, et que la faute prenne le visage de lâĆuvre. Votre propos repose sur une confusion volontaire de la migration, de la conquĂȘte et de la colonisation. Je nâai jamais contestĂ© quâil ait existĂ© dans lâHistoire dâautres formes de colonisation, pas plus quâil ne sâagit de nier quâil en existe encore, en 2026, aux portes du Proche-Orient. Il sâagit dâĂȘtre rigoureux. Trois critĂšres caractĂ©risent la colonisation : le dĂ©placement dâune population significative depuis un territoire mĂ©tropolitain ; lâĂ©tablissement dâun pouvoir politique instituĂ© distinct qui sâimpose aux populations indigĂšnes ; le maintien dâun lien politique, souvent asymĂ©trique, avec la mĂ©tropole dâorigine. Et ce refus de dĂ©finition vous permet la nĂ©gation de la spĂ©cificitĂ© de la colonisation europĂ©enne, câest-Ă -dire le colonialisme, une idĂ©ologie du deux poids deux mesures qui permet dâaffirmer en mĂȘme temps la loi de la dĂ©mocratie et la loi de la domination des indigĂšnes. Câest la loi du plus fort, mais doublĂ©e de la bonne conscience de la « mission civilisatrice » et dâune promesse jamais tenue dâaccorder les mĂȘmes droits Ă tous.
Il y a dâailleurs une incohĂ©rence dans votre propos. Puisque vous vous enorgueillissez des bienfaits supposĂ©s de la civilisation apportĂ©s aux peuples colonisĂ©s, pourquoi ne pas, Ă votre tour vous rĂ©jouir de ce que vous dĂ©crivez comme une colonisation ou, Ă tout le moins, en poussant ainsi les choses jusquâĂ lâabsurde, ne devriez-vous pas conclure que les grands flux migratoires venus de lâancien empire colonial français sont la rançon de la gloire ?
Pour ma part, je choisis la cohĂ©rence. Je considĂšre que la colonisation fut une faute hier et je refuse que la France devienne aujourdâhui une colonie numĂ©rique amĂ©ricaine ou une colonie industrielle chinoise.
Je mâinterroge sur ce besoin dâinverser le stigmate. De faire des colonisĂ©s les nouveaux colons. Dâinverser les rĂŽles des bourreaux et des victimes. Comment y voir autre chose quâun sentiment de culpabilitĂ© qui vous taraude ? Vous nous dites en substance : tout le monde a colonisĂ© tout le monde â alors, en dĂ©finitive, sans rancune. Ce que vous appelez votre amour de la France, nâest-il pas, au fond, une grande trouille des revanches de lâHistoire ?
Je veux dire quâune rĂ©conciliation est possible, une rĂ©conciliation des peuples et des mĂ©moires. Elle ne demande pas la repentance, mais le travail de la vĂ©ritĂ©. AimĂ© CĂ©saire lâavait dit avec force : la colonisation abaisse le colonisĂ©, mais elle corrompt aussi le colonisateur. Elle nâest pas seulement domination des corps ; elle est dĂ©gradation du regard, accoutumance Ă lâinĂ©galitĂ©, pĂ©dagogie de lâhumiliation. VoilĂ pourquoi sa parole demeure si vive pour tant de Français, descendants dâAlgĂ©riens, de Marocains, de Tunisiens, dâAntillais, dâAfricains, et pour tant dâautres encore qui vivent avec cette mĂ©moire Ă fleur de peau. Il ne parlait pas au nom dâun ressentiment ; il parlait depuis une blessure historique qui traverse encore la France rĂ©elle. Respectez au moins cela : la parole dâAimĂ© CĂ©saire ne procĂšde pas de la haine de la France, mais dâune fidĂ©litĂ© plus haute Ă ce quâelle devrait ĂȘtre. Jâaime, comme AimĂ© CĂ©saire, comme tant de Françaises et de Français, la France vivante, rĂ©elle, confiante, aimante. La France pour tous, capable de parler au monde entier.
Au sortir de la longue nuit, il est temps dâouvrir Ă nouveau les yeux.