PORTRAIT D’ÉCRIVAIN : CAMUS
Albert Camus naît le 7 novembre 1913 à Mondovi, en Algérie, dans une famille de colons. Son père, ouvrier caviste, meurt à la guerre un an plus tard. Sa mère, d’origine espagnole, s’installe à Alger, où elle élève ses deux fils dans une pauvreté silencieuse marquée par le mutisme et l’illettrisme. De cette enfance entre la misère des quartiers populaires et l’éclat brutal des paysages méditerranéens naîtra l’une des grandes tensions de son œuvre : décrire ensemble la conscience du malheur humain et la splendeur du monde. L’école communale, puis le lycée d’Alger, grâce au soutien décisif de son instituteur Louis Germain, lui ouvrent les portes d’une culture dont son origine sociale semblait devoir l’exclure.
Après des études de philosophie contrariées par les premières atteintes de la tuberculose, maladie qui l’accompagnera toute sa vie, Camus s’engage dans le journalisme et le théâtre de combat. En 1934, il épouse Simone Hié, dont la dépendance aux stupéfiants provoque une rupture rapide. Il se remarie en 1940 avec Francine Faure, pianiste et mathématicienne, qui lui donnera des jumeaux, Jean et Catherine. Cette existence vouée à la création est bientôt traversée par une fracture géographique et politique : Camus quitte l’Algérie en 1940, s’établit à Paris en pleine Occupation et rejoint la Résistance, devenant rédacteur en chef du journal clandestin « Combat ».
À vingt-neuf ans, il publie « L’Étranger » (1942). Le roman raconte l’histoire de Meursault, un employé de bureau algérois qui traverse l’existence avec une indifférence apparente, avant de commettre un meurtre absurde sur une plage. Au fil des pages, son refus des conventions sociales, du mensonge moral et des émotions attendues le conduit à sa perte. Une sensibilité nouvelle apparaît : sèche, nue, presque aveuglante. Le livre impose rapidement Camus comme une voix majeure. La même année, avec « Le Mythe de Sisyphe » (1942), essai philosophique rigoureux, il donne une forme à la notion d’absurde : l’homme cherche du sens dans un monde qui n’en a aucun.
La Seconde Guerre mondiale provoque chez lui une mutation éthique. Il ne s’agit plus seulement de constater l’absurde, mais de lui répondre par une morale de la solidarité. De cette évolution naît « La Peste » (1947). Dans le huis clos d’Oran frappée par l’épidémie, le docteur Rieux et ses compagnons luttent ensemble contre un fléau invisible. La maladie devient l’allégorie de l’Occupation, mais aussi celle d’un mal plus vaste, à la fois politique, moral et métaphysique. En 1951, avec « L’Homme révolté », Camus signe un essai âpre, qui provoque sa rupture définitive avec Jean-Paul Sartre et les intellectuels marxistes. En dénonçant les dérives totalitaires des révolutions communistes, il défend une révolte mesurée, fidèle à l’humain, hostile aux abstractions qui finissent par justifier le meurtre.
En 1957, le prix Nobel de littérature consacre sa place dans le monde des lettres. À Stockholm, dans son célèbre « Discours de Suède », prononcé la même année, Camus donne une leçon de style, de tenue et de clarté. Il rejette l’écrivain installé au-dessus du monde, séparé des douleurs communes. Pour lui, l’artiste ne vaut que s’il reste lié à ceux qui subissent l’Histoire, à ceux qui n’ont pas toujours les mots pour se défendre. Ce discours, bref, ferme, sans pose, demeure un modèle du genre : une manière de dire que la
#littérature n’est ni un refuge pur ni un tribunal, mais un sacerdoce à la vérité et à la justice.
En 1954, Camus, déchiré par le conflit d’Algérie, sa terre natale, s’enfonce dans une solitude douloureuse. Son refus de choisir entre le terrorisme nationaliste et la répression coloniale lui vaut l’incompréhension de son époque et annonce les fractures de sa postérité. Aujourd’hui, son œuvre fait l’objet de relectures critiques nourries par les études postcoloniales et les débats contemporains sur l’héritage colonial. Ses détracteurs lui reprochent les angles morts de son humanisme : le silence, l’effacement ou l’allégorisation des figures arabes dans ses récits algériens, parfois perçus comme les traces d’une conscience coloniale qui ne se reconnaît pas elle-même.
Ses dernières années se passent dans le Luberon, à Lourmarin. Avec « La Chute » (1956), confession ironique d’un avocat parisien qui ausculte sa propre culpabilité avant d’y entraîner toute l’humanité, Camus retrouve un ton plus sombre, plus grinçant. Il travaille ensuite à un roman autobiographique, « Le Premier Homme », lorsque sa trajectoire se brise net.
Albert Camus meurt brutalement le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture à Villeblevin. Son éditeur et ami Michel Gallimard, qui conduisait le véhicule, mourra cinq jours plus tard des suites de ses blessures. Camus laisse une œuvre tendue, lumineuse et inquiète, dont la clarté apparente continue d’être interrogée par l’Histoire, par la politique, et par cette tendance contemporaine à juger les morts avec les critères des vivants.