L'Abandon, Gilles Lellouche et le silence de nos renoncements
Deux polémiques ont concerné des films projetés à Cannes cette année. Je ne m'étends pas sur la première tant elle devient un classique : certains commentateurs ont accusé le film L’Abandon – qui retrace les derniers jours de Samuel Paty – d’être « problématique » voire « islamophobe ». Parce qu’il n'élude pas la responsabilité centrale de l'islamisme dans la décapitation du professeur, le film jetterait l'opprobre sur tous les musulmans. On connaît la chanson.
La deuxième polémique s'est, elle, abattue sur l’acteur Gilles Lellouche, après qu'il a balayé avec agacement une interpellation du média d'extrême gauche Paroles d'Honneur au sujet du film Moulin, dans lequel l’acteur tient le rôle du grand résistant. « Pensez-vous – s’est-il entendu demander – qu'il est aujourd'hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre le RN ? Et pensez-vous que La France insoumise est aujourd'hui le meilleur rempart à l'extrême droite, son programme étant inspiré du Conseil national de la Résistance ? » Un raisonnement, plus qu’une question, au terme duquel : Jean Moulin, c’est LFI, et LFI c’est Jean Moulin.
Il fait oser. La France libre est un héritage impossible. Trop grand, trop lourd pour qu’un quelconque parti en temps de paix puisse s’en prévaloir. Nous, puceaux de l’Histoire, générations épargnées, qui ne savons pas ce que nous aurions eu dans le ventre à leur place.
Pour avoir répondu avec agacement à cette injonction, Gilles Lellouche a dû essuyer une polémique virulente – au point de se sentir contraint, quelques jours plus tard, de se justifier –, une polémique portée par les réseaux, relayée par certains médias, l'accusant de lâcheté. En miroir, des sites ou des chaînes comme CNews en ont fait beaucoup, contents de donner l’impression que seul leur camp défendait l’acteur. Une fausse impression en vérité, mais une impression rendue possible par le relatif silence du mainstream - précisons que j’emploie ce mot sans connotation négative : le mainstream, j’en fais partie.
Ce silence-là est une somme de renoncements individuels. Par peur que sa position ne génère un malentendu, par peur d'être assimilé soi-même à l'extrême droite, ou tout simplement par lassitude des polémiques, on peut en venir à laisser passer, laisser dire, ne pas déconstruire, par exemple, la mauvaise foi qui entoure ces mauvais buzz. Et ce silence sécrète du désastre. L'histoire récente des Etats-Unis nous l’enseigne : quand elles semblent validées par le mainstream, les outrances d’une minorité radicale déguisée en progressisme tendent les ressorts d'une réaction qui n'a rien d'un rééquilibrage. Arrivé au pouvoir en prétendant mettre fin à l’unanimisme dans l’université ou les médias, le trumpisme montre depuis qu'il n'est en rien une défense de la liberté des opinions mais une pulsion autoritaire qui saque et dégage toute voix discordante. De cela n’avons-nous rien appris ? Les polémiques autour de L’Abandon ou de Gilles Lellouche sont faites, selon moi, de cette matière dont on pave de mauvais chemins.