PENSER LA RUPTURE POLITIQUE AVEC OSENDE AFANA
UNE LECTURE CRITIQUE DU NÉO-COLONIALISME KAMERUNAIS
Il y a exactement 60 ans, Castor Osende Afana tombait sous les balles d'une armée néocoloniale aux ordres. Revisiter sa pensée est un carburant pour les africains qui rêvent d'un continent libre et maître de son destin
Introduction
Dans le vaste corpus des écrits anticoloniaux africains, ceux d’Osendé Afana occupent une place singulière par leur radicalité, leur clarté analytique et leur actualité persistante. Économiste, et militant panafricaniste, Osendé Afana fut l’un des théoriciens les plus cohérents de la lutte révolutionnaire au Kamerun, au sein de l’Union des Populations du Cameroun (UPC). Dans un texte resté célèbre, il écrit :
« Le Kamerun n’est pas indépendant. Il est gouverné, contrôlé, commandé par des étrangers... On ne peut pas lutter pour améliorer une telle société. Il faut la détruire pour la reconstruire totalement. »
Ces lignes, formulées à la fin des années 1950, soulèvent des questions fondamentales sur la nature de l’État postcolonial, la souveraineté réelle des nations africaines et la légitimité des pouvoirs politiques issus des indépendances formelles.
1. Un diagnostic du néocolonialisme
Pour Osendé Afana, l’indépendance du Kamerun est une fiction. Derrière l’apparence institutionnelle, le pays reste sous tutelle politique, économique et militaire. Cette critique du néocolonialisme rejoint les analyses de Kwame Nkrumah dans *Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism* (1965), où l’auteur démontre que le contrôle colonial se poursuit par des mécanismes indirects : dette, coopération militaire, mainmise sur les ressources stratégiques.
La violence structurelle dénoncée par Afana – arrestations, assassinats, répression de la pensée – s’inscrit dans un système de gouvernance conçu pour neutraliser toute alternative populaire. Cette situation rend impossible toute réforme progressive : seule une rupture totale permettrait d’ouvrir un nouvel horizon politique.
2. Une stratégie révolutionnaire de libération
Le rejet de la réforme, chez Afana, ne traduit pas un nihilisme, mais une conviction stratégique : on ne réforme pas un système bâti sur l’oppression, on le renverse. Il s’agit là d’un appel à une révolution nationale, démocratique et populaire, inspirée à la fois par le marxisme et le panafricanisme. La libération n’est pas uniquement politique ; elle doit être économique, sociale, culturelle.
Cette posture rappelle celle d’Amílcar Cabral en Guinée-Bissau ou de Thomas Sankara au Burkina Faso, tous deux convaincus que seule une réappropriation radicale de la souveraineté par le peuple peut garantir une véritable indépendance.
3. Une pensée toujours actuelle
Relire Osendé Afana à l’heure où les systèmes postcoloniaux montrent leurs limites n’est pas un exercice nostalgique. La corruption endémique, la dépendance économique, l’atonie démocratique et la répression des opposants donnent une résonance saisissante à ses analyses. À ce jour, nombre de régimes africains entretiennent une façade démocratique tout en perpétuant les logiques coloniales de domination.
Le cas du Kamerun reste emblématique : élections sans alternance, centralisation autoritaire du pouvoir, instrumentalisation de l’appareil sécuritaire, musellement de la presse et des mouvements sociaux.
Conclusion
La pensée d’Osendé Afana demeure une boussole pour les intellectuels et militants engagés dans les luttes de libération en Afrique. Elle appelle à dépasser les illusions de souveraineté formelle pour s’attaquer aux fondements structurels du néocolonialisme. En affirmant qu’il faut détruire pour reconstruire, Afana ne prêche pas le chaos, mais le renouveau. Sa voix, étouffée par la violence coloniale, continue d’interpeller les consciences : la liberté ne s’octroie pas, elle se conquiert.
Hilaire Ham Ekoue
Journaliste en congé
Militant de l'UPC des fidèles