Philippe Lahens, le départ discret d’un serviteur de l’économie haïtienne
Par Thomas Lalime
Le Nouvelliste Haiti,15 juin 2026
Philippe Lahens, ancien vice-gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), est décédé le 4 juin 2026. Ses funérailles ont été chantées le jeudi 11 juin 2026 à la Paroisse Sainte-Thérèse de Pétion-Ville. La veille, soit le mercredi 10 juin, la famille avait reçu parents, amis et proches au Karibe Hôtel afin de rendre un dernier hommage à celui qui avait consacré une part de sa vie au service de l’économie haïtienne et de l’enseignement supérieur.
Le décès de Philippe Lahens plonge dans la tristesse sa famille, en particulier sa femme, l’écrivaine de renommée internationale, Yanick Jean-Pierre Lahens, ses enfants, ses proches ainsi que de nombreux acteurs des milieux économique et financier haïtiens.
Formé à l’Université Paris-Dauphine, Philippe Lahens était connu comme un observateur averti et un fin connaisseur des réalités économiques haïtiennes. En mars 2004, il a été nommé gouverneur adjoint de la BRH sous l’administration du gouverneur Raymond Magloire. Son expertise et son professionnalisme lui ont valu d’être reconduit dans ses fonctions lors du renouvellement du Conseil d’administration en 2007, sous la gouvernance du gouverneur Charles Castel.
Pendant ses sept années à la Banque centrale, de 2004 à 2011, Philippe Lahens avait pris part aux grandes orientations de la politique monétaire et financière du pays. Son action s’était inscrite dans une période marquée par d’importants défis économiques, exigeant à la fois stabilité, prudence et vision stratégique. Il avait alors contribué aux efforts visant à renforcer le système bancaire, à préserver la stabilité monétaire et à promouvoir une gouvernance financière plus rigoureuse et plus efficace.
Avant son entrée au Conseil d’administration de la BRH, il s’était distingué dans le secteur privé en assumant notamment la présidence de la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie, où il défendait une vision de l’entreprise fondée sur l’ouverture, la compétitivité et l’intérêt général. Une vision aux antipodes de certaines pratiques traditionnellement associées à des segments du secteur privé haïtien, souvent marquées par la recherche de positions privilégiées, la faiblesse de la concurrence et la protection d’intérêts particuliers.
Il s’efforçait de contribuer à promouvoir le renforcement des relations économiques entre Haïti et ses partenaires internationaux. Convaincu du rôle essentiel du secteur privé dans le développement national, il a également participé à la réflexion collective sur l’avenir économique du pays en contribuant notamment à la publication de l’ouvrage intitulé Agenda du secteur des affaires, un document de référence consacré aux politiques économiques et au développement de l’entreprise en Haïti.
Philippe Lahens avait fait paraître une revue à la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie afin de nourrir et promouvoir la réflexion stratégique. Réflexion qu’il a prolongée dans le document-guide du Centre pour la libre entreprise et la démocratie (CLED) pour le secteur privé. Et puis, il y a eu cette entreprise qu’il a mise sur pied et qui devait faciliter l’accès des petites bourses aux pièces automobiles qui n’avait pas fait long feu pour des raisons diverses.
Philippe Lahens croyait à l’émergence d’une économie reposant sur la libre concurrence, la transparence des règles du jeu, l’innovation et la création de valeur. Pour lui, le succès de l’entreprise ne pouvait être dissocié du progrès collectif, et le secteur privé a la responsabilité de contribuer à la construction d’institutions inclusives, à l’élargissement des opportunités économiques et à l’édification d’une société plus prospère et plus inclusive.
Convaincu que le développement économique durable reposait sur un partenariat harmonieux entre l’État et le secteur privé, il encourageait les initiatives favorisant l’investissement, la création d’emplois et le renforcement des échanges internationaux. Son leadership, son sens du dialogue et sa connaissance approfondie des enjeux économiques lui valurent le respect de ses pairs et contribuèrent à faire de lui l’une des voix les plus écoutées du milieu des affaires haïtien. Cette expérience allait naturellement le préparer aux hautes responsabilités qu’il exercerait par la suite au sein de la Banque centrale, où il mettait son expertise au service de la stabilité financière et du pays.
Son parcours témoigne d’une riche expertise dans plusieurs domaines clés, notamment la politique monétaire, le système bancaire, la gouvernance financière, le développement du secteur privé et les relations économiques internationales. Connu pour sa rigueur intellectuelle, son sens du devoir, et surtout sa grande discrétion, il appartient à cette génération de professionnels qui ont œuvré, souvent avec discrétion, au renforcement des institutions économiques haïtiennes. Selon le récit de sa femme, ces traits de caractère qui définissaient fondamentalement Philippe Lahens : discrétion, foi dans l’idée d’une possible communauté nationale, capacité à transcender et empathie agissante.
Contribution à la formation des jeunes
Philippe Lahens était professeur à l’Institut national d’Administration, de Gestion et des Hautes Études internationales (INAGHEI), où il a marqué plusieurs générations d’étudiants par la qualité de son enseignement et sa rigueur intellectuelle. Il a aussi contribué à concevoir l’ingénierie de l’École nationale supérieure de technologie (ENST), créée en 1989, sous la supervision du ministère du Commerce et de l’Industrie avec le support de la Coopération française et le secteur privé haïtien.
L’objectif était clair, partager son expertise avec les nouvelles générations. Yanick Lahens témoigne : « Ton solide savoir tu as toujours voulu, par souci pour la communauté, le transmettre aux nouvelles générations dans des institutions d’éducation comme l’INAGHEI ou l’ENST dont tu as contribué, pour cette dernière, à concevoir l’ingénierie. » Dans l’administration publique, il a aussi tenu à ce même partage. Mais toujours dans la même discrétion, reconnait sa femme.
Son parcours demeure associé à une vision du développement fondée sur la compétence, la responsabilité institutionnelle et la conviction que la modernisation économique constitue l’un des piliers essentiels du progrès national. Par son engagement au sein de la BRH, de l’Université d’État d’Haiti (UEH), de la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie et des principales instances de réflexion économique du pays, Philippe Lahens a laissé l’image d’un économiste respecté, caractérisé par la discrétion, le professionnalisme et un attachement constant à la stabilité des institutions du pays.
Ceux qui l’ont connu évoquent aussi un homme mesuré, peu porté vers les projecteurs, mais profondément engagé dans les débats économiques de son époque. Il croyait au rôle fondamental des classes moyennes dans le développement national, à la nécessité d’un secteur privé dynamique et à l’importance d’une gouvernance économique fondée sur la compétence, la responsabilité et sa grande discrétion.
Comme preuve de cette discrétion, Yanick précise : « Très peu de gens savent en effet que tu as été l’un des concepteurs de la scission de l’ancienne Banque nationale d’Haiti en deux entités distinctes, la Banque de la République d’Haiti et la Banque nationale de Crédit pour permettre un fonctionnement plus moderne et plus efficace des finances publiques. Et le hasard a voulu que tu te retrouves des années plus tard au poste de vice-gouverneur à la Banque de la République d’Haiti. Tu étais enthousiaste à l’idée d’insuffler une nouvelle énergie aux réunions de politique monétaire du mardi après-midi. Moi qui ne connais strictement rien à la monnaie, tu avais fini par aiguiser mon intérêt et j’attendais avec curiosité tes retours du mardi après-midi à la maison. »
Au-delà de ses fonctions officielles, Philippe Lahens était reconnu pour sa courtoisie et son sens de l’écoute. Dans les dernières années de sa vie, alors que le pays traversait une crise profonde, il continuait de suivre avec attention l’actualité nationale, préoccupé par le sort du pays et animé par le désir de voir émerger des solutions durables aux difficultés qui accablent la nation.
Yanick Lahens a surtout souligné la capacité de son feu époux à transcender sans jamais descendre jusqu’à ces négativités qui rabaissent. A l’écrivaine de poursuivre : « Descendre à un certain niveau, c’est toujours se salir, me disais-tu. Je comprendrai bien plus tard que cette capacité, tu l’as acquise par la pratique du sport de haut niveau et surtout celle des arts martiaux, le karaté, le aikido ou le jujitsu. Arts dont tu aimais la dimension spirituelle. Les arts martiaux t’ont appris le courage vrai. Ce courage avec lequel tu as traversé les souffrances de ces dernières semaines me laissent dans une admiration et un respect sans bornes. Nous en avons parlé avec tes fils, la famille et tes amis proches, nous demandant d’où tu avais puisé une telle force.»
On comprend par ce témoignage émouvant que le défunt pratiquait les arts martiaux. Son décès survient alors qu’Haïti a plus que jamais besoin de femmes et d’hommes capables de conjuguer expertise, intégrité, discrétion, transcendance et sens du bien commun. Son parcours rappelle l’existence d’une génération de professionnels qui ont tenté, souvent dans l’ombre, de renforcer les fondations institutionnelles du pays.
Là où les observateurs soulignent son sens de l’écoute, Yanick Lahens insiste plutôt sur sa chaleur humaine et son empathie. Elle précise : « Ta famille, tes camarades de classe, tes anciens collaborateurs, tes amis et surtout les enfants, tous et toutes évoquent ta chaleur humaine et ton empathie. Tous et toutes témoignent de ta loyauté, jamais un coup bas, jamais une trahison. Mais ce dont on se souviendra aussi c’est cette facilité prodigieuse que tu avais à établir le contact avec les enfants. Et les enfants se trompent rarement sur l’empathie vraie car ils ne sont pas encore formatés par la société.»
Avec la disparition de Philippe Lahens, Haïti perd un économiste respecté et un citoyen profondément attaché à l’avenir de son pays. Son souvenir demeurera associé à une certaine idée du service public : discrète, exigeante et guidée par le sens du devoir.
À son épouse, l’éminente professeure et écrivaine Yanick Lahens, à ses enfants, à ses parents, à ses amis ainsi qu’à tous ceux qui ont eu le privilège de travailler à ses côtés, nous adressons nos plus sincères condoléances.