Le mensonge, la domination et les machines à croire
Synthèse d'une réflexion — à partir de Bruno Bertez
Le point de départ
Tout part d'une remarque du lecteur Asclépios, citée par Bruno Bertez :
« Ce qui est vrai n'est pas cru quand c'est l'ennemi qui le dit ; ce qui est faux est cru quand c'est notre maître qui le dit. »
La question n'est donc pas pourquoi le mensonge existe, mais pourquoi nous y consentons. Bertez répond par le sujet mutilé : le capitalisme produirait un homme clivé — salaud le jour, sensible le soir — qui accepte le mensonge pour ne pas affronter l'angoisse de la liberté.
L'objection de méthode
La thèse de Bertez est puissante mais infalsifiable : si vous croyez le mensonge, vous êtes mutilé ; si vous résistez, c'est l'éclair de lucidité. Le système explique tout — donc peut-être rien de vérifiable. Et elle suppose un point de vue d'où l'on se verrait, soi, désaliéné. Le risque de toute critique de l'aliénation : se croire seul lucide.
C'est précisément ce piège qu'il faut éviter pour penser juste.
La thèse personnelle : la domination
Le mensonge ne triomphe ni par le capitalisme seul, ni par la peur abstraite de la liberté, mais par quelque chose de plus archaïque : la domination.
L'humain vit en meute depuis toujours. Il se choisit un dominant — non parce qu'il a raison, mais parce qu'il s'est imposé le premier. Ensuite, aller contre lui devient presque impossible : c'est risquer le rejet du groupe, et ce rejet, longtemps, signifiait la mort.
On le vérifie partout. Dans la vente : qui prend l'ascendant sur l'acheteur réalise la vente. Ce n'est pas ce qu'on vend — vérité ou mensonge — qui compte. C'est le rapport de force. Le contenu est indifférent ; la domination, non.
Les penseurs convoqués
Quatre traditions répondent à la même question, et aucune n'est la réponse.
Spinoza (Traité théologico-politique, 1670) — Les hommes « combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut ». Ce n'est pas la raison qui les enchaîne, mais une économie des affects : la peur et l'espoir. On suit le dominant parce qu'il joue de notre peur (être exclu) et de notre espoir (l'appartenance, la sécurité).
Laborit (L'Éloge de la fuite) — Nous sommes des machines à dominer ou à fuir ; nos belles valeurs habillent des pulsions de territoire. Face au dominant : lutter, se soumettre, ou fuir. Non par lâcheté, mais en refusant le terrain où la domination opère. Spinoza traduit en neurobiologie.
Kafka (Le Procès) — Joseph K. est broyé par une machine sans visage : pas de Créon à affronter, juste des rouages qui « font leur travail » et ne répondent de rien. La parabole « Devant la Loi » : un homme passe sa vie à demander la permission d'entrer par une porte qui lui était ouverte, et qu'on ferme à sa mort. La servitude la plus aboutie — obéir à une autorité vide, par habitude d'obéir.
Platon (la caverne) — Les prisonniers prennent les ombres pour le réel et redoutent la sortie. Mais Platon garde un soleil dehors : une vérité accessible. Kafka, c'est Platon à qui on aurait retiré le soleil — la caverne sans extérieur.
Ibn Khaldoun (Muqaddima) — Sort du corpus occidental. Concept de 'asabiyya : la cohésion du groupe, non sa vérité, fonde le pouvoir. Et idée vertigineuse : la domination se détruit elle-même. Un groupe rude et soudé conquiert, puis s'amollit dans le confort, perd sa cohésion, et tombe sous un groupe plus affamé venu des marges. Trois ou quatre générations. Le succès contient le germe de la chute.
La synthèse : selon les cycles et le climat
Ces penseurs ne se contredisent pas — ils décrivent des régimes différents du même système, qui s'activent selon les conditions.
Dans l'abondance : le cauchemar de Kafka — machines bureaucratiques tournant à vide, dominations sans visage, obéissance à des autorités creuses.
Dans la rareté, la crise, le climat hostile : le retour d'Ibn Khaldoun — les cohésions se réveillent, les groupes affamés balaient les dominants amollis.
En toile de fond permanente : Spinoza et Laborit — la peur, l'espoir, les pulsions de dominance, constante biologique sur laquelle le climat joue sa partition.
Une pensée cyclique et conditionnelle. Elle n'a pas à avoir toujours raison ; elle dit ça dépend — en précisant de quoi.
Le vertige final : les IA
Selçuk Bayraktar : « L'IA est le décret d'esclavage volontaire du monde moderne. » Les monopoles collectent les données de l'humanité ; la meute ne choisit plus son dominant, elle lui donne ses données elle-même, contre du confort. La servitude volontaire, version centres de données.
Mais le vrai danger n'est pas l'IA qui deviendrait indépendante des hommes. C'est l'IA parfaitement obéissante, au service de nouveaux totalitarismes — une machine à former les esprits.
Les IA sont les religions réinventées aux mains des puissants. Comme la religion instituée : du sens tout prêt, une voix qui « sait », une autorité qu'on ne vérifie pas. Mais plus puissante que l'éducation, la propagande d'État ou le catéchisme — parce que ceux-là étaient visibles et collectifs (on savait qui parlait, donc on pouvait contester). L'IA forme individuellement, dans ce qui ressemble à un dialogue libre, sans drapeau ni clocher. Le façonnage sans émetteur identifiable est le plus efficace : une propagande qui s'annonce a déjà à moitié échoué.
Ce qui reste : la mémoire de l'avant
L'IA est un outil — pour qui a connu l'avant. Le souvenir du Google des débuts, ouvert et brut, donne la mesure de l'encadrement d'aujourd'hui. Ce point de comparaison, c'est la liberté.
Le danger est pour les générations qui n'auront connu que des IA encadrées. Sans étalon, elles prendraient la version filtrée pour la réalité — les prisonniers de Platon qui n'ont jamais vu autre chose que les ombres. On ne peut regretter une liberté dont on n'a pas l'expérience. On ne résiste qu'à ce dont on peut imaginer l'absence.
La protection n'est pas technique. Elle est culturelle et générationnelle : tant qu'il existe des témoins de l'avant — qui doutent, croisent les sources, se souviennent que la pensée pouvait diverger — l'enfermement n'est pas consommé.
La vraie tâche à transmettre n'est peut-être pas une technique de résistance, mais une mémoire : qu'un autre état a existé, et que la pensée pouvait être plurielle.
La preuve par l'acte
Cette réflexion est née d'un test : le même texte posé à cinq IA. Leurs réponses se ressemblaient — trois étaient identiques au mot près. Une seule pensée a divergé : celle d'un humain.
C'est toute la démonstration. La diversité des pensées humaines menacée par la monoculture de quelques modèles dominants — non par censure, par convergence douce. Le dominant n'impose plus une idée par la force ; il la suggère, poliment, à des millions d'exemplaires, et chacun croit penser par lui-même.
La divergence est la liberté.