C'est grùce à lui et ses amis que les Français se demandent s'ils seront encore majoritaires chez eux à la fin du siÚcle mais surtout, il ne faut pas céder à la radicalité.
Ces gens sont les artisans de la situation contre laquelle ils s'élÚvent. Qu'ils disparaissent.
LA RĂPUBLIQUE CONTRE LA VIOLENCE
Je suis conscient des risques que je prends Ă mâexprimer dans une pĂ©riode de si grande polarisation, dâĂ©motion et de passion politique, mais lâesprit de responsabilitĂ© exige lâengagement et la clartĂ©. On criera parce que je compare lâextrĂȘme droite dâaujourdâhui Ă celle dâhier. Je ne dis pas quâelle est la mĂȘme. Je dis quâil y a des filiations qui ne permettent pas de les distinguer radicalement. On criera que je me gauchise et dĂ©fends LFI. Je le redis : je nâai aucune affinitĂ©, ni aucun lien avec LFI. On criera que je fais la leçon Ă la gauche et que je me droitise. Quâon crie. Je crois Ă la nĂ©cessitĂ© de dire certaines vĂ©ritĂ©s, mĂȘme quand elles nous dĂ©rangent. Parce que je ressens douloureusement le fait que lâobscurcissement de ces vĂ©ritĂ©s permet de maintenir lâillusion dâune vie dĂ©mocratique normale quand elle ne lâest dĂ©jĂ plus et risque de basculer. Et parce quâĂ cet instant prĂ©cis, lâenjeu nâest pas de gagner une sĂ©quence mĂ©diatique : lâenjeu est dâempĂȘcher que la France, par fatigue, par calcul, par aveuglement, ne se rĂ©veille un jour en dĂ©couvrant quâelle a sanctuarisĂ© le danger quâelle prĂ©tendait conjurer.
Quand le rĂ©el est compliquĂ©, il faut prendre le temps de la rĂ©flexion, de la nuance, de la perspective. Lâaffaire Quentin Deranque nous place face Ă une telle obligation. Celle de lâinconfort et de la vigilance.
Dâabord, il faut le dire sans dĂ©tour : nous devons dĂ©noncer toutes les violences, quelles quâelles soient, et les dĂ©noncer sans exception. Nous devons condamner la violence politique, toute violence politique, parce quâelle nâa pas sa place dans une dĂ©mocratie. Sans exception. Une dĂ©mocratie commence lĂ oĂč la force recule, lĂ oĂč la parole remplace le coup, lĂ oĂč lâadversaire demeure un citoyen. Et quand la violence surgit, quand elle sâorganise, quand elle se justifie, elle ne frappe pas seulement des individus, elle atteint lâidĂ©e mĂȘme de RĂ©publique.
Nous devons aussi mesurer lâimportance du moment oĂč nous nous trouvons. Câest pour la France le « moment Charlie Kirk » quâa vĂ©cu lâAmĂ©rique trumpienne il y a quelques mois avec lâassassinat de Charlie Kirk par un meurtrier se revendiquant de lâantifascisme. Câest un moment qui vise Ă la dĂ©lĂ©gitimation dâune partie du spectre politique et Ă la victimisation de lâextrĂȘme droite triomphante. Lâenjeu, câest celui dâune prise de pouvoir sur les esprits, dâune prise de pouvoir sur les rues. Alors soyons vigilants. Ne cĂ©dons pas le terrain Ă lâextrĂȘme droite. Nous approchons, jâen suis convaincu, dâun point de non-retour. Quelque chose commence Ă nous Ă©chapper.
Il y a un certain confort Ă rejeter dos Ă dos toutes les violences, une conviction de se prĂ©munir de tout risque dâavoir tort. Mais cela nous rapproche-t-il vraiment de la vĂ©ritĂ© ? On ne peut pas jouer avec la dĂ©mocratie. Il y a quelque chose de troublant Ă voir tout le paysage politique, de la gauche de la gauche Ă la droite en passant par la gauche, chercher Ă tirer parti de la situation. LâextrĂȘme droite en est la seule gagnante. Il est des moments oĂč les calculs personnels doivent cĂ©der Ă la dĂ©fense de lâessentiel : la dĂ©mocratie.
Ensuite, il faut regarder en face ce qui, dans la stratĂ©gie et dans les rĂ©actions de LFI, nourrit le feu au lieu de lâĂ©teindre, sans jamais confondre responsabilitĂ© politique et responsabilitĂ© pĂ©nale. La justice Ă©tablira les faits, les rĂŽles, les actes, et les responsabilitĂ©s individuelles. Mais la politique, elle, rĂ©pond dâun climat : celui des mots, des postures, des ambiguĂŻtĂ©s, des proximitĂ©s tolĂ©rĂ©es, de la tentation de lâaffrontement permanent. Dans une France divisĂ©e, fragilisĂ©e, travaillĂ©e par les peurs et les colĂšres, jouer sans cesse sur la rupture, sur la ligne de front, sur la dramatisation, câest prendre le risque de crĂ©er les conditions oĂč des acteurs se sentiront autorisĂ©s Ă passer du verbe au geste. Et ce risque, quel que soit le camp, nâest pas thĂ©orique : il est dĂ©sormais devant nous.
Je ne parle pas ici au nom dâun camp, je parle au nom dâune certaine idĂ©e de la RĂ©publique. Je refuse toute querelle de chapelle, tout rĂšglement de comptes partisan, mais jâaffirme en ce moment si grave une exigence de responsabilitĂ© nationale de la part de toutes les formations politiques et de tous les responsables politiques.
La France Insoumise a aujourdâhui une responsabilitĂ© particuliĂšre : celle de ne pas surenchĂ©rir et de ne pas stĂ©riliser, dans une posture dĂ©fensive et belliqueuse, une partie de lâĂ©lectorat. La radicalitĂ©, lorsquâelle devient un style, finit par devenir une mĂ©canique. Et cette mĂ©canique, tĂŽt ou tard, Ă©chappe Ă ceux qui prĂ©tendent la conduire. Cela suppose pour LFI de clarifier ses positions, de tenir ses rangs, de rompre avec toute ambiguĂŻtĂ©, et de faire prĂ©valoir le dĂ©bat sur la mise en tension permanente. Cela suppose un discours rĂ©flĂ©chi, profond et ouvert. Cela suppose aussi dâaccepter lâinconfort : reconnaĂźtre quâon a pu alimenter la tension, mĂȘme sans vouloir la violence. Je le dis avec force, parce que le basculement est possible. Il faut le dire sans dĂ©tour : LFI fait tout autant le jeu du RN en sâarc-boutant sur sa rhĂ©torique que certains responsables de gauche en acceptant de renvoyer dos Ă dos les violences. Jâassume de dĂ©ployer une leçon historique qui ne vaut pas comparaison : en 1933, sans lâintransigeance du parti communiste allemand, aveuglĂ© par sa stratĂ©gie « classe contre classe » qui minimisait le risque fasciste, sans doute le parti national-socialiste nâaurait pas pu arriver au pouvoir. Câest la peur du bolchĂ©visme qui a poussĂ© assez de modĂ©rĂ©s Ă se rallier, par rĂ©flexe, Ă ceux qui se prĂ©sentaient comme le seul rempart. Eviter le piĂšge, cela suppose aujourdâhui pour LFI de tracer des limites nettes, de rĂ©cuser toute complaisance pour la violence, et de choisir la force du dĂ©bat plutĂŽt que la logique du choc. Cela suppose un discours rĂ©flĂ©chi, profond et ouvert. Je le dis avec force, parce que lâheure est grave
Mais câest ici que la vigilance doit ĂȘtre la plus haute : condamner la violence et critiquer LFI ne doivent pas nous conduire Ă la faute politique majeure, celle de renvoyer dos Ă dos toutes les radicalitĂ©s comme si elles Ă©taient de mĂȘme nature, de mĂȘme force, de mĂȘme danger. Il y a en effet deux fausses idĂ©es, deux idĂ©es dangereuses, qui piĂšgent ce dĂ©bat.
La premiĂšre, câest celle de la symĂ©trie des violences de la gauche et de la droite.
Plongez  dans lâHistoire, dans lâagitation de la France de la IIIe RĂ©publique au moment de lâaffaire Dreyfus et de la montĂ©e des ligues. Dans la France des annĂ©es 30 et de la menace des ligues. Dans lâAllemagne de Weimar, dans lâAmĂ©rique du Sud des annĂ©es 60 Ă 80 : lâasymĂ©trie de la violence politique a Ă©tĂ© centrale pour imposer un pouvoir autoritaire et brutal. Le champ dĂ©mocratique est un plan inclinĂ©. LâextrĂȘme droite prend le pouvoir sur fond de dĂ©sordre et de violences de rue. LâextrĂȘme gauche, historiquement, sur fond dâeffondrement de lâĂtat et de dĂ©faite militaire. Les communistes des annĂ©es 30 nâĂ©taient pas des enfants de chĆur, mais les renvoyer dos Ă dos avec les nervis fascistes, avec prĂšs dâun siĂšcle de recul, nous semblerait fautif.
Le parti social-dĂ©mocrate allemand, grande force rĂ©publicaine de gauche Ă lâĂ©poque, a eu sa part de responsabilitĂ© dans la montĂ©e du nazisme, en maintenant lâillusion dâune posture dâĂ©quivalence qui a conduit Ă son propre Ă©crasement. Aujourdâhui, entendre en France des responsables du centre gauche saisir lâopportunitĂ© de rĂ©gler leurs comptes et de se dĂ©barrasser dâadversaires encombrants pour sâimposer dans les sondages me paraĂźt une faiblesse politique et une facilitĂ© dâestrade. Quant Ă la droite qui y voit lâoccasion dâun apaisement de façade pour pouvoir sâallier Ă lâextrĂȘme droite sans faire de cauchemars la nuit, je ne reconnais plus rien en elle de la vigilance chiraquienne. Et quâon se comprenne : ce tir croisĂ© sur LFI, par calcul, par repositionnement, par opportunisme, a un effet mĂ©canique. Il dĂ©tourne lâattention du danger principal et contribue Ă normaliser lâextrĂȘme droite en la dispensant dâĂȘtre interrogĂ©e comme elle devrait lâĂȘtre.
Cette illusion de la symĂ©trie, câest une illusion numĂ©rique. Les groupuscules violents dâextrĂȘme droite sont aujourdâhui beaucoup plus nombreux Ă travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. MĂȘme en termes de victimes, macabre dĂ©compte, lâextrĂȘme gauche a fait une victime ces cinq derniĂšres annĂ©es, les militants dâextrĂȘme droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblĂ©es sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondĂ©ment politiques. Depuis 1986, rappelle lâhistorien Nicolas Lebourg, 59 morts sont attribuĂ©s Ă lâultra-droite, contre six Ă lâultra-gauche. Câest le retour des ligues. Câest un magma de groupuscules qui tissent un rĂ©seau de lieux, dâaffinitĂ©s, de thĂšmes.
Câest une illusion sur les formes de la violence. LâextrĂȘme droite, depuis deux siĂšcles, vise Ă maĂźtriser la rue pour imposer la violence comme politique. LâextrĂȘme gauche veut imposer une politique par la violence. Quelle diffĂ©rence cela fait ? Quand la gauche est violente, elle effraie et elle nuit Ă la politique quâelle veut mettre en Ćuvre. Quand la droite est violente, elle commence dĂ©jĂ Ă mettre en Ćuvre sa politique. Et mĂȘme quand elle perd, elle gagne en montrant lâhorreur du dĂ©sordre et donc la nĂ©cessitĂ© dâun ordre Ă tout prix, dâun ordre au prix de la violence.
Câest une illusion sur les probabilitĂ©s des risques. Le pays risque-t-il aujourdâhui de basculer dans un rĂ©gime de gauche radicale ? Rien nâĂ©taye cette idĂ©e. LFI stagne dans les sondages autour de 10 Ă 15%. LâextrĂȘme droite est, elle, Ă 35 ou 40 %, et tous les sondages la donnent gagnante Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle de 2027, ce que tout le monde essaye dâoublier pour maintenir la fiction dâune vie politique normale. Aux Ătats-Unis, on voit bien que le risque mortel peut venir moins de groupuscules marginaux que dâune administration Trump qui thĂ©orise le mĂ©pris du droit et le recours Ă la violence. Aujourdâhui, la diabolisation de LFI, par des amalgames quâelle a rendus elle-mĂȘme possibles en raison dâerreurs voire de fautes stratĂ©giques manifestes, nâa quâun sens : lĂ©gitimer une prise de pouvoir identitaire et justifier les ralliements de plus en plus nombreux. Jordan Bardella a ainsi appelĂ©, par une inversion du stigmate, Ă un « front commun » contre LFI. Faut-il vraiment oublier quâen 1933, le parti national-socialiste prenait prĂ©texte de lâincendie du Reichstag attribuĂ© Ă Van der Lubbe pour interdire le parti communiste et de nombreuses organisations de lâopposition de gauche et engager la mise au pas de lâAllemagne ?
La deuxiĂšme fausse idĂ©e, câest celle de la normalisation de lâextrĂȘme droite, considĂ©rĂ©e dĂ©sormais comme une part lĂ©gitime du dĂ©bat politique. Câest quâon oublie facilement que lâextrĂȘme droite nâest pas un choix comme un autre dans une dĂ©mocratie, parce que souvent il nây a pas de retour en arriĂšre. Aucun rĂ©gime de gauche radicale nâa Ă©tĂ© Ă©lu en Europe qui nâait rendu les clĂ©s du pouvoir par les urnes. En revanche, de nombreux rĂ©gimes dâextrĂȘme droite ontaccĂ©dĂ© au pouvoir par les urnes, du moins lĂ©galement, sans le rendre : Allemagne, Italie, Hongrie, Roumanie. Ce nâest pas toujours le cas, mais câest suffisamment souvent le cas pour que ce soit un risque mortel quâon ne peut prendre.
Normalisation des engagements politiques de la jeunesse nationaliste ? Les choses nâont pas tant changĂ©. Au lendemain dâune manifestation dâhommage Ă Quentin Deranque Ă Paris, les manifestants ont laissĂ© sur les murs une traĂźnĂ©e de croix gammĂ©es. Quel parti accumule les condamnations de ses membres pour antisĂ©mitisme et pour racisme ? Le Rassemblement national, de maniĂšre rĂ©currente. Ne nous laissons pas Ă©garer par des façades repeintes.
Quels sont les risques aujourdâhui ? Ils sont doubles. Câest dâabord lâinstallation dâune culture de guerre civile dans laquelle les violences des uns justifieraient sans fin les reprĂ©sailles des autres, Ă©crasant entre elles un centre soucieux dâapaisement et de dialogue jusquâĂ ne laisser quâun face-Ă -face des radicalitĂ©s. Câest ensuite la complicitĂ© tacite de toutes les forces politiques Ă la prise de pouvoir par lâextrĂȘme droite. Câest lĂ le nĆud : Ă force de concentrer les coups sur LFI, par tactique, par confort, par calcul, on crĂ©e un corridor de respectabilitĂ© pour le RN. On lui offre ce dont il a toujours rĂȘvĂ© : lâapparence de la normalitĂ©, le privilĂšge dâĂȘtre la rĂ©ponse au dĂ©sordre quâil prospĂšre Ă entretenir.
Ce moment exige une rĂ©solution : ne rien cĂ©der Ă la violence, ne rien cĂ©der aux calculs, ne rien cĂ©der aux facilitĂ©s de la symĂ©trie. La RĂ©publique ne se sauvera ni par les postures, ni par les anathĂšmes, ni par lâivresse des camps. Elle se sauvera par la clartĂ© des mots, la fermetĂ© du droit, la responsabilitĂ© des partis, et le refus de sanctuariser lâextrĂȘme droite sous prĂ©texte de combattre ses adversaires. Lâheure nâest pas Ă se compter, elle est Ă se tenir. Et si la France veut Ă©viter le point de non-retour, elle doit retrouver ce qui fait sa force quand tout vacille : la dignitĂ© du dĂ©bat, lâautoritĂ© de lâĂtat, et lâesprit de RĂ©publique.
Dominique de Villepin
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Â©ïž La fresque d'Obey reprĂ©sentant La Marianne situĂ©e Paris a Ă©tĂ© repeinte avec des larmes de sang. | AFP - Greg Looping / Hans Lucas.