Sa mère est morte en lui donnant la vie. Elle a fui les nazis sans rien. En 1948, une valise oubliée est arrivée de Suisse. À l'intérieur se trouvait une lettre qu'elle avait écrite à un empereur romain vingt ans plus tôt. Cette lettre est devenue l'un des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature.
8 juin 1903. Bruxelles.
Ferdinande de Crayencour mourut dix jours après avoir donné naissance à son unique enfant, Marguerite. Des complications liées à l'accouchement – chose courante à l'époque, même pour les femmes aristocratiques.
Marguerite grandit sans jamais connaître la voix de sa mère, son rire, son toucher. Rien que des photographies, des histoires racontées par des proches, et une absence qui façonna toute sa vie.
Son père, Michel, l'éleva avec l'aide de sa propre mère. Ils vécurent dans des villas élégantes du nord de la France, entourés de livres, d'art et de conversations intellectuelles.
Marguerite fut extraordinaire dès le début. À huit ans, elle lisait Racine. À dix ans, elle traduisait du latin. À douze ans, elle lisait le grec ancien aussi couramment que le français.
En 1924, à 21 ans, Marguerite visita la villa d'Hadrien à Tivoli, en Italie. Debout parmi les ruines, elle ressentit quelque chose bouger en elle. Elle commença à imaginer la vie intérieure d'Hadrien – ses pensées sur le pouvoir, l'amour, la mortalité, l'empire.
Elle se mit à écrire une lettre. Pas d'elle-même, mais de la voix d'Hadrien. Adressée à Marc Aurèle, le futur empereur.
"Cher Marc, je suis allé voir mon médecin ce matin…"
Elle travailla sur ce projet par intermittence pendant sa vingtaine. Mais il ne prit jamais vraiment forme. Finalement, elle l'abandonna, laissant des brouillons et des notes dans une valise.
Puis les nazis envahirent la France.
Marguerite, vivant en Europe comme écrivaine, se retrouva soudain face à un danger mortel. En 1939, elle s'enfuit aux États-Unis avec sa compagne, Grace Frick.
Elle arriva avec presque rien. Sa vie en France – sa maison, ses affaires, ses manuscrits – tout fut laissé derrière elle.
Pour survivre, Marguerite enseigna la littérature et l'histoire de l'art dans des collèges américains. Elle était brillante, cultivée, parlait plusieurs langues. Mais elle était aussi une réfugiée qui recommençait tout.
La guerre détruisit le monde qu'elle avait connu. Des amis disparurent. L'Europe brûlait. Son passé semblait perdu à jamais.
Puis, en décembre 1948, quelque chose d'impossible se produisit.
Une valise arriva de Suisse. Des amis qui l'avaient stockée avant la guerre avaient enfin réussi à l'envoyer.
Marguerite l'ouvrit, s'attendant à trouver peut-être de vieux vêtements, quelques livres. Au lieu de cela, elle trouva des papiers, des photographies et des manuscrits qu'elle avait complètement oubliés.
Parmi eux : une lettre. Écrite à la main. En français.
"Cher Marc, je suis allé voir mon médecin ce matin…"
Elle la regarda, perplexe. Elle ne se souvenait pas l'avoir écrite. Qui était Marc ?
Puis elle se souvint. Marc Aurèle. La lettre était écrite de la voix de l'empereur Hadrien.
Elle l'avait écrite plus de vingt ans plus tôt. Après avoir visité la villa d'Hadrien. Dans le cadre d'un roman qu'elle n'avait jamais terminé.
Ses yeux parcoururent les mots. Elle entendit la voix. Non pas la sienne – celle d'Hadrien. Vieillissant. Fatigué. Se rapprochant de la mort.
"Cher Marc, je suis allé voir mon médecin ce matin…"
Elle relit la phrase. Encore. Et encore.
En la relisant après deux décennies – après la guerre, l'exil, la perte, le recommencement – quelque chose s'éclaira.
À vingt et un ans, elle avait voulu écrire un roman sur Hadrien. Mais elle n'avait pas réussi. Le projet était resté inachevé. Abandonné. Oublié.
Maintenant, elle comprenait pourquoi.
Elle n'était pas prête, à vingt et un ans. Elle n'avait pas encore vécu. Pas encore perdu. Pas encore compris ce qu'Hadrien comprenait : que la vie est belle et tragique, que le pouvoir est creux, que l'amour est tout ce que nous avons contre la mort.
À vingt et un ans, elle ne pouvait pas écrire ce livre.
À quarante-cinq ans – ayant perdu sa mère à la naissance, sa patrie dans la guerre, sa jeunesse dans l'exil – elle le pouvait.
La lettre avait attendu vingt ans dans cette valise. À travers la guerre. À travers l'océan. À travers l'exil.
Elle avait attendu que Marguerite devienne la personne capable de l'écrire.
Marguerite s'assit. Elle prit une feuille blanche. Elle trempa sa plume dans l'encre.
Elle ne commença pas un nouveau roman. Elle reprit la lettre. La même voix. Le même Hadrien. Mais différent, maintenant. Plus profond. Plus vrai.
"Cher Marc, je suis allé voir mon médecin ce matin…"
Elle écrivit cette première phrase. Puis la suivante.
Elle écrivit pendant trois ans.
Marguerite Yourcenar, pseudonyme de Marguerite Cleenewerck de Crayencour, née le 8 juin 1903 à Bruxelles (Belgique) et morte le 17 décembre 1987