🔴 Sur l'anti-impérialisme sélectif et confus
« En Occident, une certaine sympathie pour le régime d’Assad est née de l’impression qu’il s’opposait, aux côtés de l’Iran et de la Russie, à l’hégémonie de l’impérialisme américain. Selon cette grille de lecture, c’est l’Etat syrien – et non le peuple syrien – qui est censé représenter les opprimés. Un examen plus approfondi des politiques néolibérales du régime ainsi que sa collaboration avec les pays occidentaux en matière de sécurité, tout comme la tolérance des Américains vis-à-vis des coups tordus de ce même régime, tendrait à saper rapidement les fondements sur lesquels repose une telle approche. Pourtant, cette lecture a persisté, apportant de l’eau au moulin des partisans des thèses conspirationnistes. Pour ces personnes-là, non seulement la révolution syrienne, mais tous les printemps arabes, relèvent d’un complot ourdi par l’étranger. Ainsi, les slogans en langue anglaise de Kafranbel seraient la preuve de la présence de la CIA et le soulèvement égyptien s’expliquerait mieux par le don américain de 250 millions de dollars à des programmes pour la démocratie dans le pays – sans tenir compte des 7,8 milliards de dollars accordés à l’armée égyptienne. Ces récits ôtent toute capacité d’action spontanée aux peuples concernés, et présentent les Arabes comme des êtres innocents, naïfs, satisfaits de vivre dans la pauvreté, d’endurer la torture et l’humiliation, à moins qu’un Occidental machiavélique leur murmure à l’oreille de se révolter.
Ce campisme, autrement dit cette attitude qui consiste à penser le monde en deux camps, est un héritage archaïque de la guerre froide qui conduit ceux qui y adhèrent à développer un anti-impérialisme sélectif et confus. Les « anti-impérialistes » qui soutiennent les politiques russes et iraniennes dans le monde arabe devraient tenir compte de ceci : à travers son intervention militaire massive, l’Iran se trouve du côté d’un régime clientéliste et illégitime, et en ce sens, il est à la Syrie ce que les Etats-Unis ont été pour le Sud Vietnam. Quant à la Russie – en fournissant des armes, en contournant les sanctions, en faisant écran pour empêcher les condamnations –, elle est à la Syrie ce que les Etats-Unis sont à Israël. »
— Leila Al-Shami, Robin Yassin-Kassab, Burning country. Au coeur de la révolution syrienne, éd. L'échappée, 2019, p. 288-289.