Un élément (parmi d'autres) pour comprendre la déroute de Disney, en comparant Mulan (1998) avec Mulan (2020). Extrait de mon livre "Woke Fiction, comment l'idéologie change nos films et nos séries" :
"Un type de scénario revient de plus en plus souvent. L’histoire d’une femme – dotée dès le début du film d’un talent inouï dans un domaine – qui affronte les réticences et les préjugés de son entourage pour gagner le droit de pratiquer sa passion et d’affirmer son génie. Elle ne doit ni surmonter ses propres failles (ce qui impliquerait le besoin de s’entraîner dur, de consentir à certains sacrifices) ni vaincre des antagonistes ou des rivaux redoutables (ce qui impliquerait le besoin de cogiter, de trouver des solutions audacieuses ou de coopérer avec d’autres personnages) mais batailler contre « la société » qui l’empêche de donner la pleine mesure de son potentiel. Dans ce type de films, la protagoniste n’est souvent pas très attachante. Pourquoi ? Parce qu’elle ne connaît pas de transformation intérieure. Elle se présente telle qu’elle est (c’est‐à‐dire parfaite) et c’est aux autres de changer pour lui permettre de montrer au monde à quel point elle est exceptionnelle. Or l’attachement pour un personnage naît souvent de la compassion que nous éprouvons en le voyant échouer, puis de l’admiration que nous ressentons pour sa volonté d’évoluer et de grandir, pour sa capacité à affronter les obstacles avec résilience et humilité. Quand, finalement, il triomphe, nous nous réjouissons parce que nous savons que son succès est mérité. C’est cet arc narratif qui humanise certains personnages, les rend mémorables et attachants.
Dans le dessin animé Mulan, sorti en 1998, le personnage éponyme, jeune femme courageuse, se déguise en homme et s’engage dans l’armée pour défendre son pays. Plus frêle et plus faible que toutes les autres recrues, elle est d’abord une piètre combattante, peine à gagner l’estime de ses supérieurs et frôle le renvoi des rangs militaires. Déterminée, elle progresse, compense ses lacunes physiques par une intelligence tactique supérieure, et finit par gagner le respect de tous. Dans le remake 22 ans plus tard, Mulan est, dès le début du film, la meilleure guerrière de Chine. Elle ne doit plus gagner le respect des autres, ce respect lui est dû. Elle n’a plus besoin d’évoluer, ce sont tous les autres personnages qui doivent cesser de la sous-estimer. Avec cette nouvelle Mulan, les scénaristes pensent sans doute avoir créé un rôle modèle féminin ; en réalité, la Mulan de 1998 était sans doute beaucoup plus inspirante : elle enseignait le pouvoir du dépassement de soi et de la persévérance.
En France, le film Flo de Géraldine Danon – biopic de la célèbre navigatrice Florence Arthaud – commence par une scène dans laquelle le personnage de Florence, âgé d’une dizaine d’années, remporte facilement une course de voile contre des garçons. Au cours du film, on la voit rarement s’entraîner, repousser ses limites physiques et tactiques pour devenir l’une des meilleures navigatrices du monde. [...] Dans le film, les seuls obstacles que Florence affronte sont de nature sociale : elle doit d’abord vaincre les attitudes misogynes de sa famille (son père souhaiterait qu’elle reprenne les études), puis de ses sponsors, réticents à lui offrir un bateau de qualité (ils ne la croient pas capable de vaincre des hommes). C’est aux autres – et, c’est le problème, uniquement aux autres – de se remettre en question pour permettre à Florence de remporter la Route du rhum.
En souhaitant montrer que les femmes sont tout aussi compétentes que les hommes dans des domaines traditionnellement masculins, certains scénaristes en viennent à créer des femmes sans failles, c’est‐à‐dire des femmes qui n’évoluent pas, donc des femmes peu inspirantes. Car ce ne sont pas les qualités intrinsèques d’un personnage qui nous inspirent (il est impossible de devenir subitement un génie dans une discipline) mais son parcours de vie (ses choix, ses sacrifices, ses progrès…). En outre, si l’héroïne est presque invulnérable, il y a peu de suspense, peu de tension dramatique, peu d’enjeu.
Dans certains blockbusters américains, une jeune superhéroïne connaît une transformation intérieure, mais il ne s’agit pas pour elle d’acquérir des compétences ou de corriger ses mauvais choix, mais simplement de prendre conscience de sa propre valeur et d’oser, enfin, déployer ses qualités. Dans ces scénarios, « la société » – accusée de pousser les femmes à se fixer des barrières mentales – est à nouveau le seul obstacle à la réalisation des projets du personnage. Dans Doctor Strange 2 (Marvel), le personnage joué par Benedict Cumberbatch remonte dans le temps pour discuter avec America Chavez (jeune super‐héroïne lesbienne d’origine mexicaine, élevée par deux femmes) et lui donner la clé pour sauver le monde. Son conseil ? « Fais‐toi confiance, fais confiance à tes pouvoirs – c’est comme ça que tu les arrêteras. »
Il est possible que cette philosophie, supposée émancipatrice, soit au contraire asservissante, parce qu’elle dit aux jeunes femmes qu’elles n’ont rien à apprendre, qu’elles sont parfaites telles qu’elles sont et que leurs échecs sont toujours liés aux autres, jamais à leurs propres insuffisances."