Hyper-connectés, émotionnellement analphabètes.
À l’époque des Millennials, avoir un béguin (aujourd’hui appelé crush) était quelque chose d’un peu embarrassant, voire très embarrassant. On ne comprenait pas vraiment pourquoi cette personne occupait tant d’espace dans notre tête. On se sentait ridicule, faible. Cette honte était saine car elle signalait qu’on perdait le contrôle et qu’on idéalisait sans raison.
Puis venait la colère. Pas une colère théâtrale sur les réseaux mais une frustration envers soi-même : tu n’arrivais pas à agir, à avoir une réponse claire ou à transformer cette fixation en quelque chose de concret. Tu devais gérer ça tout seul. Soit tu passais en mode motus et bouche cousue, soit tu prenais ton courage à deux mains et tu te confrontais à la réalité (souvent un rejet direct ou une miette d’attention teintée d’amitié ou de friendzone)
Dans les deux cas, il y avait une issue. Douloureuse ou pas mais une issue. Ça forgeait une certaine résilience émotionnelle.
Aujourd’hui, le circuit semble complètement court-circuité. On est passé des béguins discrets aux situationships, au ghosting, au breadcrumbing, à l’orbiting, au love bombing…tout un lexique. Le vocabulaire lui-même trahit une industrialisation du malaise amoureux, avec des termes anglais pour décrire des comportements problématiques, pour ne pas dire lâches.
Le ghosting en est l’exemple parfait. Tu n’as même plus droit à un rejet clair. La personne disparaît, te laissant dans un limbo psychologique où tu analyses des messages, des vues de stories, des "vu" laissés en suspens. Une torture mentale moderne, lente et sans dignité.
La dépendance affective s’est elle aussi transformée. D’une fixation ponctuelle un peu delulu, on est passé à une sorte d’addiction. Les applications sont comme des sites de dating, conçues comme des casinos (variable ratio reinforcement), entretiennent le "presque" permanent : notifications, likes, commentaires ambigus. Le cerveau s’accroche au potentiel plutôt qu’à la réalité.
Quant au fameux "goumin", c’est devenu un spectacle. Shakespeare se serait régalé. Stories tristes, threads sur sa rupture ou son healing journey, on informe les potes, la voisine, puis on passe en mode rebranding (retour dans le game en mode deter). La vulnérabilité n’est plus intime, elle est performée. On reste coincé dans le rôle de victime plus longtemps, parce que ça rapporte de l’attention et de l’empathie.
Le pire, c’est qu’on a remplacé la honte saine (pourquoi je m’accroche à cette personne ? Pourquoi je m’inflige ça ?) par une victimisation permanente (on m’a ghosté, je suis brisé, j’ai un anxious attachment style, je vais lui montrer ce qu’il/elle perd). La première poussait à l’auto-analyse et à grandir. La seconde justifie souvent de rester immature, voire revanchard.
La génération actuelle n’est pas plus sensible qu’avant. Elle est peut-être plus fragile, voire chaotique, parce qu’elle affronte moins la réalité crue des interactions humaines. Tout est amorti par les écrans, les algorithmes et un discours psy qui transforme parfois une simple déception ou un crush non réciproque en “trauma”…
On ne s’entraîne plus au rejet : il suffit de swiper ou de se trouver un “profil pansement” en trente secondes.
On est passé d’une époque qui gérait mal (ou en silence) ses pulsions à une époque qui ne les gère plus du tout et en a fait une identité.
Le romantisme moderne ressemble de plus en plus à un chaos de ruines narcissiques : tout le monde est à la fois bourreau et victime, hyper-connecté mais de plus en plus incapable d’une connexion humaine et sincère.