L’enquête française qui fait trembler le Tchad | Mediapart
Déclenchée après les révélations de Mediapart sur le million d’euros dépensé à Paris par le président tchadien pour l’achat de costumes de luxe, l’enquête du Parquet national financier s’intéresse désormais au patrimoine immobilier de sa famille en France. Celui-ci a été évalué à au moins 30 millions d’euros. Tensions au sommet entre les deux pays.
Fabrice Arfi et Antton Rouget - 23 août 2024 à 09h51
Son absence n’est pas passée inaperçue, à commencer pour le chef de l’État lui-même. Emmanuel Macron n’a pu que constater, le 15 août à Saint-Raphaël (Var), que son homologue du Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, avait snobé avec soin son invitation à venir assister aux commémorations du 80e anniversaire du débarquement des Alliés en Provence.
Il est vrai que les relations avec le Tchad, qui fut pourtant le premier pays d’Afrique à avoir fait allégeance à De Gaulle après son exil à Londres, ne sont plus au beau fixe depuis plusieurs mois sur fond de dégradation de l’image de la France dans la région du Sahel et de stratégies agressives de Poutine pour rogner l’influence française au profit de la Russie.
Mais il y a une autre raison à ce geste de rancœur inédit. Moins diplomatique, plus personnelle. Le président tchadien, surnommé « Midi », ne décolère pas depuis que le Parquet national financier (PNF) a ouvert en début d’année une enquête préliminaire pour « recel de détournements de fonds publics » suite aux révélations de Mediapart sur ses folles dépenses en France : près de 1 million d’euros versés pour l’achat de costumes chez un tailleur de luxe basé en Seine-et-Marne.
Le président du Tchad, qui a pris les rênes du pays en 2021 après le meurtre de son père, Idriss Déby, lequel avait régné d’une main de fer pendant trois décennies, a manifestement de bonnes raisons de s’inquiéter. Selon de nouvelles informations de Mediapart, non seulement l’enquête du Parquet national financier (PNF) et des policiers de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) a pu confirmer nos précédentes révélations sur les costumes, mais les investigations ont, depuis, été élargies à d’autres faits. Ceux-ci concernent la constitution d’un immense patrimoine immobilier de la famille Déby en France.
D’après un premier chiffrage, les biens acquis depuis le début des années 2000, essentiellement à Paris, Neuilly-sur-Seine et Courbevoie dans le département des Hauts-de-Seine, ainsi que dans le bassin bordelais, dépasseraient les 30 millions d’euros de valeur. Mais ce montant pourrait être revu à la hausse au fil de l’enquête, d’après plusieurs sources judiciaires.
Un pays pauvre, une famille riche
Le Tchad est l’un des pays les plus pauvres au monde. Sur 17 millions d’habitants, quelque 6 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire, 1,7 million d’enfants de 5 ans souffrent de malnutrition aiguë et 35 % de la population générale vit dans une situation d’« extrême pauvreté » (avec moins de 2,15 dollars par jour), selon la Banque mondiale.
Depuis les révélations de Mediapart sur les costumes du président, la dissonance mise au jour entre la misère du pays et les attributs de richesse de la famille régnante, dont la justice veut également déterminer l’origine, comme elle l’a fait par le passé avec d’autres autocrates africains (au Gabon, Congo-Brazzaville, Guinée équatoriale…), a suscité des vagues d’indignation dans la communauté tchadienne et chez les opposants au régime.
Dénonçant de son côté un « tapage médiatique […] cousu de fil blanc », Mahamat Idriss Déby Itno avait personnellement réagi à l’affaire des costumes dans une autobiographie publiée en début d’année, De Bédouin à Président (VA éditions). Il y vilipendait un « symbole de manipulation en politique ». « Je ne suis pas adepte des costumes », écrivait-il, mettant en cause les agissements supposés d’un ancien conseiller devenu opposant.