Le patriotisme ne sâest pas envolĂ© avec le service militaire
On entend
@LellouchePierre dire que le patriotisme français se serait Ă©vaporĂ© avec la disparition du service militaire. LâidĂ©e est sĂ©duisante, presque nostalgique. Mais elle relĂšve surtout du mythe. Il faut ne pas avoir connu le service militaire dans ses derniĂšres annĂ©es pour en faire un sanctuaire du patriotisme.
Dans les faits, Ă la fin du XXá” siĂšcle, la conscription ne ressemblait plus guĂšre Ă ce creuset national que lâon dĂ©crit aujourdâhui. Entre les fils Ă papa exemptĂ©s ou opportunĂ©ment pistonnĂ©s pour ĂȘtre « peinards » et les abandonnĂ©s de la RĂ©publique venus des quartiers populaires, lâĂ©galitĂ© rĂ©publicaine Ă©tait dĂ©jĂ bien Ă©cornĂ©e. La conscription ne rassemblait plus vraiment la nation : elle reflĂ©tait dĂ©jĂ ses fractures. Et dans cet entre-deux social, le patriotisme brillait souvent par son absence.
Attribuer son dĂ©clin Ă la seule fin du service militaire est donc commode, mais profondĂ©ment rĂ©ducteur. La vĂ©ritĂ© est ailleurs. Le patriotisme a commencĂ© Ă sâeffacer lorsque lâĂcole elle-mĂȘme a cessĂ© de le transmettre avec clartĂ© et confiance. Pendant longtemps, lâĂ©cole rĂ©publicaine avait assumĂ© de former des citoyens attachĂ©s Ă leur pays, Ă son histoire, Ă ses institutions. Progressivement, cette mission sâest estompĂ©e, parfois par prudence, parfois par idĂ©ologie. Le rĂ©cit national a Ă©tĂ© relĂ©guĂ©, fragmentĂ© ou suspectĂ©, au moment mĂȘme oĂč dâautres sociĂ©tĂ©s continuaient dâassumer sans complexe lâenseignement de leur histoire et de leur identitĂ©.
Ă cette Ă©volution sâest ajoutĂ©e une orientation politique plus large. Une partie de la classe politique â y compris Ă droite â a choisi de privilĂ©gier une logique unioniste et supranationale, souvent prĂ©sentĂ©e comme lâhorizon indĂ©passable de lâavenir. Dans ce cadre, lâidĂ©e nationale a Ă©tĂ© traitĂ©e comme un hĂ©ritage embarrassant plutĂŽt que comme un socle commun. On a cru pouvoir diluer lâattachement national dans des constructions institutionnelles plus vastes, sans mesurer que le patriotisme ne se dĂ©crĂšte pas et ne se remplace pas par des abstractions.
Or une nation ne vit pas seulement dâinstitutions ou dâaccords Ă©conomiques ; elle vit dâun sentiment partagĂ© dâappartenance. Ce sentiment ne naĂźt ni spontanĂ©ment ni mĂ©caniquement. Il se transmet, se cultive et se renouvelle â dans la famille, Ă lâĂ©cole, dans la vie civique, dans le dĂ©bat public.
Faire du service militaire le point dâorigine et la clĂ© de voĂ»te du patriotisme français est donc une simplification commode. La question est plus profonde : comment une sociĂ©tĂ© choisit-elle de raconter ce quâelle est, ce quâelle a Ă©tĂ© et ce quâelle veut devenir ?
Si le patriotisme sâest affaibli, ce nâest pas parce quâune institution a disparu. Câest parce que, progressivement, nous avons cessĂ© de considĂ©rer quâil mĂ©ritait dâĂȘtre transmis. La question nâest donc pas de rĂ©inventer les mythes dâhier, mais de retrouver la volontĂ© dâassumer ce que nous sommes â une nation, avec une histoire, une culture et un destin commun.
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