Notice écrite par Abu Bakr as-Siddiq, connu aussi sous le nom d’Edward Donnellan.
"Je m'appelle Abou Bekir Sadiki, né à Tombouctou et élevé à Djenné. J'ai appris le Coran dans le pays de Bouna, pays dans lequel il y’a beaucoup d'enseignants pour les jeunes. Ils ne sont pas tous originaires de ce pays mais viennent de différentes contrées qu'ils quittent dans leur quête d'éducation. Les noms des différents professeurs du pays de Bouna sont Aboudoulaki [Abdullahi ?], fils d'Ali Aga, Mphamed Wadiwahoo, Mohamed Ali Moustapha, Ibrahim fils de Yusuf, natif du pays et Ibrahim,fils d'Abou Hassan du Fouta-Toro. Ces lettrés enseignent dans une école sous la direction d'Abdoullahi, fils d'Ali Aga Mohamed Taffosere. Mon père s'appelle Kara Mousa Chérif, qui désigne quelqu'un d'ascendance noble. Les noms des frères de mon père sont Oderiza [Idrissa], Abdrinam [Abderrahman], Mohamed et Abou Bakr. Leur père, mon grand-père, vivait dans les pays de Tombouctou et de Djenné. Certains disent qu'il était le fils d'Ibrahim, le patriarche de ma lignée dans le pays de Djenné. Et il se produisit après la mort de mon grand-père de la jalousie parmi ses fils ; et le reste de la famille se dispersa dans différentes parties du Soudan. Idrissa est allé au pays du Macina où il a résidé quelque temps. Après cela, il traversa le fleuve [Niger] et demeura à Djenné [sur le Bani, affluent du Niger]. Il a épousé une fille de Marsulhaide Abou Bakr.
Abderrahman s'est rendu au pays de Kong [dans l’actuelle Côte d’Ivoire] où habitait sa femme. Mohamed est allé au pays de Bouna [Côte d’Ivoire] et a épousé la fille du roi de Bouna. Abou Bakr est resté dans le pays de Tombouctou avec les membres de la famille qui n’étaient pas encore mariés. Mon père voyageait toujours dans le pays de Katsina [Nigeria] et de Bornou [Nigeria] où il s'est marié et est revenu avec ma mère à Tombouctou. Deux ans plus tard, mon père pensa à ses frères et regrettait beaucoup leur séparation, et il voulait que ses serviteurs se préparent à l'accompagner pour voir où et comment ils étaient. Ses serviteurs allèrent avec lui à Djenné [où résidait Idrissa], et de là à Konna [Mali], et de là à Bouna où ils se sont installés ; et ses serviteurs y ont ramassé une grande quantité d'or pour mon père, car il y’a beaucoup d'or dans ce pays, du désert jusqu'aux berges du fleuve, et même sur les roches. Ils sont obligés de casser les pierres en poussière et de les mettre dans un vase d’eau où l’or se sépare de la poussière ; la poussière flottera et l’or restera au fond du vase et ensuite ils le purifieront et le rendront prêt à être utilisé. L'argent qu'ils utilisent est un coquillage appelé japago [cauri], de l'or et de l'argent, et ils ont l'habitude de troquer des marchandises contre des produits en fonction des prix.
Dans ce pays [Bouna], mon père a collecté de grandes quantités d’or et d’argent, qu'il envoyait parfois à son beau-père ; il envoyait également des chevaux, des mules et de riches étoffes de soie d’Égypte en cadeau à Ali Aga Mohamed Jessere, mon grand père, au Bornou et dans le Katsina. Mon père a ensuite attrapé la mauvaise fièvre qui a causé sa mort à Bouna, où il a été enterré. À cette époque, j'étais un enfant et je ne savais rien de lui, mais certaines de mes anciennes relations m'ont tout raconté sur la vie de mon père. Mes oncles, après la mort de mon père, sont retournés dans leurs pays respectifs sauf mon oncle Mohamed qui résidait à Bouna. Et il s'est passé environ cinq ans après la mort de mon père, avant que je n’aie eu l'autorisation de mon professeur d'aller au pays de Bouna pour prier sur sa tombe. Sur ce, il m'a dit qu'avec la bénédiction de Dieu il m'accompagnerait. Il a ensuite préparé des dispositions appropriées pour le voyage et a pris avec nous beaucoup de ses étudiants parmi les plus âgés comme compagnons. Nous sommes partis et après un long périple, nous sommes arrivés à Kong, de là nous sommes allés à Bouna et nous y sommes restés environ deux ans car nous avons considéré l'endroit comme un lieu bénéfique Après deux ans, mon maître s’est mis en tête de se rendre à Agi [de faire le hajj, possiblement]. En attendant, il a interrogé différentes personnes qui avaient voyagé dans ce pays et certains lui ont dit que Mohamed Katsina et Adama Amina, son frère, projetaient d'y aller. Il a ensuite demandé à son informateur où ces personnes pouvaient être trouvées, ils lui ont dit qu'ils étaient déjà partis sauf Adama qui était sur le point de partir. Mon maître est alors parti et nous a laissé avec mon oncle Mohamed à Bouna jusqu'à son retour.
Pendant cette période, nous avons entendu qu'Abdengara [Il s’agit du roi Bron Gyaman, Kouadio Adingara Kouman, mort en janvier 1818], roi de Bondoukou ayant tué Iffoa, le roi de Banda Ora, au combat, voulait également tuer Kodjo, le capitaine d'un royaume voisin. Abdengara fit savoir à Kodjo que s'il ne lui payait pas une quantité d'or telle qu'il avait indiqué comme rançon, il serait content. Kodjo lui envoya alors beaucoup d'or, qu'il refusa cependant. Il dit au messager : "Retourne auprès de ton maître et dis-lui que s'il ne m'envoie pas 200 pièces d'or, je ne serai pas satisfait et mon sabre tranchera sa tête." Quand ce messager transmit ces mots, Kodjo reprit sa rançon et envoya un message au roi de Bouna pour l'informer. Quand Abdengara a appris que Kodjo avait envoyé le roi de Bouna de ces demandes, il est devenu irrité et a ordonné à toute son armée de se mettre en marche contre Kodjo et quand le roi de Bouna a appris qu'Abdengara s'était mis en marche, il mobilisa ses hommes contre l'ennemi dans le pays de Bolo où ils ont commencé à se battre depuis le milieu de la journée jusqu'à la tombée de la nuit. Après cela, ils sont retournés dans leurs camps respectifs ; sept jours après, ils se sont remis en marche et se sont rencontrés dans la ville d'Anacco, où ils se sont battus durement et où il y avait ei beaucoup de vies perdues des deux côtés, mais Abdengara étant victorieux du roi de Bouna, prit possession de la ville. Certains gens de Bouna furent obligés de fuir à Kong et ce jour-même, je fus fait prisonnier.
Dès que j'e fus fait prisonnier, ils m'ont déshabillé et lié et m'ont donné une lourde charge à porter et m'ont conduit dans le pays de Bondoukou [Côte d’Ivoire], de là à la ville de Koumassi [Ghana] où régnait le roi d'Ashanti du nom d'Ashoi [Il s’agit très certainement de l’Asantehene Osei Tutu II Kwame Bonsu Asiba, 1779-1824; r.1804-1824], et de là à Asikuma, et de là à Ajumako, au pays des Fanti, de là à Dago, au bord de la mer (tout ce trajet à pied et bien chargé). Là ils m'ont vendu aux chrétiens. Dans cette ville-là, un des capitaines de navire m'a acheté et livré à un de ses marins, le bateau a immédiatement été mis en rade et j'ai été transporté à bord. Pendant trois mois, nous étions en mer jusqu'à notre arrivée en Jamaïque, ce qui était le début de la servitude pour moi jusqu'à ce jour. Si ce n'était l'amertume de l’esclavage, je n’aurais pas à remercier ceux qui m'ont amené ici. Mais louanges à Dieu qui a tout en son pouvoir pour faire ce qu'il pense bien, et aucun homme ne peut enlever le fardeau qu'Il choisit de lui imposer. Comme Il l'a dit: «Rien ne nous atteindra, en dehors de ce qu'Allah a prescrit pour nous. Il est notre Protecteur. C'est en Allah que les croyants doivent mettre leur confiance ». [Coran /sourate at-Tawbah, verset 51].
La religion de mes pères est celle du musulman, ils sont tous circoncis et prient cinq fois par jour, ils jeûnent au mois de Ramadan, ils font la charité selon leurs lois. Ils sont mariés à quatre femmes et une cinquième épouse est une abomination pour eux, ils se battent pour leur religion, et ils se rendent au Hedjaz (ceux qui sont capables). Ils ne mangent pas de viande sauf celle des animaux qu'ils eux-mêmes immolés. Ils ne boivent ni vin, ni spiritueux et c'est une abomination que d'en boire. Ils ne s'associent à personne qui vénèrent les idoles, ne profanent pas le nom du Seigneur, ne déshonorent pas leurs parents, ne commettent pas de meurtre, ne portent pas de faux témoignages, ne sont ni avides, ni orgueilleux ou vantards, de tels caractères sont une abomination selon ma religion. Ils sont particulièrement attentifs à l'éducation de leurs enfants et à leurs comportements, mais je suis perdu de tous ces bienfaits. Je suis corrompu par ma servitude et je conclus maintenant en implorant le Dieu Tout-Puissant de me conduire dans la foi qui convient pour moi seul, il connaît les secrets de mon cœur et ce dont j'ai besoin."
Kingston, Jamaique, 29 Aout 1834 (Manuscrit, Dennison House, London, England)
Note: Sur la photo, un tissu avec des motifs Adingra/Adinkra, associé au roi gyaman Kwadwo Adingra, à l'origine de l'asservissement de Abu Bakr Sidiki (v.1790-18..). Kwadwo Adingra fut défait en 1818 par l'Asantehene Osei Bonsu. Il est dit qu'Adingra portait un tissu avec ces motifs lors de sa défaite; motifs qui seront repris par les Ashanti jusqu'à maintenant.
Un exemple des interconnections entre les cercles commerciaux et religieux en Afrique de l'Ouest peut être tiré de la biographie d' "Abou Bakr al-Siddiq qui est né à Tombouctou vers 1790 et a été élevé dans la villle de Djenné, sur le fleuve Bani, au Mali.
L'histoire d'Abou Bakr est connue grâce à son autobiographie et à d'autres documents qui ont été découverts en Jamaïque, où il était associé à R.R. Madden, magistrat spécial au moment de l'émancipation par la Courrone britannique des esclaves en 1834.
Le père d'Abou Bark, Kara Moussa, traçait sa lignée du cheikh Abdel-Qadir, et était donc shorfa (cherif), i.e. qu'il prétendait descendre du Prophète (PSL). La famille était illustre parmi les cercles musulmans de l'Afrique de l'Ouest depuis des générations. Kara Moussa était un tafsir, et était un commerçant renommé. Abou Bakr a reçu une éducation précoce à Djenné et à l'âge de 9 ans, commença une tournée dans les centres musulmans d'Afrique de l'Ouest, d'abord dans la ville dioula de Kong [en Côte d'Ivoire actuelle], puis à Bouna [toujours en Côte d'Ivoire] où selon Ivor Wilks, Abd Allah ibn al-Hajj Muhammad al-Watarawi [du clan des Ouattara] présidait une communauté religieuse issue de nombreuses régions du Soudan occidental. En effet, parmi les professeurs d'Abou Bakr, il y'avait non seulement al-Watarawi mais aussi Cheikh Abdel Qadir Sankar [Sangaré] du Fouta-Djallon, Ibrahim ibn Yusuf du Fouta-Toro et Ibrahim ibn Abu al-Hassan Silla, qui était originaire de Diarra, un important centre soninké près de Nioro du Sahel, au nord de Bamako.
Par ailleurs, la mère d'Abou Bakr, Hafsa, qui était aussi connue sous le nom de "Nagode" (en Haoussa, "je suis reconnaissant") était originaire du Katsina [Nigeria actuel], mais avait aussi des attaches familiales au Borno. Son père [de Nagode], Muhammad Tafsir, a accompli le pélerinage à la Mecque, et avec ses frères, faisaient du commerce entre le Borno [Nigeria/Tchad], le bassin moyen du Volta [Burkina-Faso] et le pays Ashanti [Ghana]. Le commerce d'Abou Bakr [sic mais il s'agit plus vraisemblablement du père d'Abou Bakr, Kara Moussa] incluait les chevaux, les ânes, les mulets et des étoffes de soie importées d'Égypte. Même si Abou Bakr ne mentionne pas les noix de cola, il est très probable que ce produit soit parmi ceux exportés au Katsina. Par ces différents canaux, Abou Bakr était connecté aux diasporas intellectuelles et commerciales, qui allaient de la Sénégambie au bassin du lac Tchad.
Comme le montre le récit d'Abou Bakr, le commerce intérieur du Soudan occidental et central, était divers par sa nature, et était largement déterminé par les contraintes écologiques; les produits importés du Sahara et de l'Atlantique complétaient ces circuits. La variété des biens échangés reflétait un mode de production étroitement associé aux systèmes écologiques et aux niches de production localisées. (...) (pp.53-54)
Abou Bakr al-Siddq était "étudiant à Bouna en 1805, quand le royaume Ashanti a attaqué cette cité. Avant son asservissement, il avait vécu à Djenné, à Kong et dans d'autres villes situé le long des routes commerciales des Dioulas, entre le delta intérieur du Niger et le pays Ashanti. Après sa capture, il fut vendu aux négriers et se retrouva en Jamaïque où il devint l'esclave d'un tailleur de pierre, Donellan, puis d'un planteur absentéiste nommé Haynes. qui le fit baptiser et renommer Edward Donellan (aussi orthographié comme Donlan ou Doulan). En 1823, il fut vendu à Alexander Anderson qui l'a employé comme "gestionnaire de magasin". Al-Siddq a tenu les comptes d'Anderson en arabe car il ne pouvait ni écrire ou lire l'anglais, même s'il le parlait. En 1834, Anderson fut persuadé de libérer al-Siddiq grâce aux efforts du Dr. Richard R. Madden, magistrat spécial de la Courronne déployé en Jamaïquer pour superviser l'application de l'Acte d'émancipation de 1833. Madden fit venir Abou Bakr en Grande-Bretagne et arrangea pour qu'il participe à une mission exploratoire menée par John Davidson au Maroc pour la Royal Geographical Society. Davidson perdit la vie au cours de cette expédition mais al-Siddiq semble avoir survécu et réussi à retourner à Djenné, où il avait mené ses études au cours de sa jeunesse (p.183)."