74 - PREUVES À L’APPUI, POUR UNE LONGUE ET BELLE VIE D'HOMME DE PHOTOGRAPHIE…
J’ai toujours un pied à Saumur, difficile d’oublier cette ville des bords de la Loire…
Mais qui dit Saumur, dit Musée des Blindés et Colonel Michel Aubry, nous sommes en septembre 1993, le guerrier Michel est fatigué, les coups bas, il n’en peut plus et il a besoin de repos...
Las, un 15 septembre 1992, il donne sa démission et écrit quelques jours plus tard ceci :
…"Lorsqu’il n’est plus possible d’assurer sa mission, par manque de moyens en personnel, de compréhension dans le cadre d’un bénévolat, il est préférable d’avoir le courage de donner sa démission...
C’est chose faite, même s’il m’en coûte depuis peu"…
Que dire de cet homme qui sauva un patrimoine grandiose, que dire de ce grand combattant qui fut prêt à donner sa vie pour la France à 18 ans…
J’ai ressenti son départ comme la fin d’un grand épisode de ma vie, Saumur allait s’effacer mais resterait gravé à jamais dans ma mémoire…J’aimais l’homme et je continuais à lui rendre visite, plus au Musée, mais chez lui, un autre musée plus intime celui-là…
Son adjoint désormais capitaine avait pris sa succession, j’avais aussi beaucoup d’amitié pour lui, il avait ce côté casse-cou que j’appréciais beaucoup.
Homme fidèle, sur ordre du colonel, il partait au bout du monde chercher une pièce ou un véhicule avec ou sans chenilles pour continuer à sauver un patrimoine précieux.
Mais, le colonel n’était plus là, et pour moi, le charme était rompu.
Nous nous sommes vus aux Alluets-le-Roi, ma nouvelle maison, la hâte de marcher ensemble en pleine campagne était toujours présente…
Il se plaignait un peu, sa gorge lui piquait, ce qui ne l’empêchait pas d’allumer sa "Craven A" entre deux quintes de toux.
Il m’appela un jour de 1993 et me dit sur un ton détaché : mon doc me signale que j’ai le crabe et il m’attaque à la gorge cette saloperie…
Les jours et les mois qui suivirent ne furent que souffrance, il ne voulait plus voir personne, moi compris : j’avais compris...
Je prenais des nouvelles, son infirmière me répondait que rien ne s’arrangeait…
Un matin tôt de février, il devait être 6 heures, mon téléphone sonna et j’entendis loin dans un souffle : je suis foutu…, et il raccrocha…
Et puis il nous a quitté le 26 mars 1994, ce fut une perte et une peine énorme, j’avais perdu mon deuxième père.
J’ai une photographie de ses funérailles qui représente son cercueil devant l’entrée de l’ancien Musée : le sien.
J’avais suivi ses ordres, il ne voulait pas que j’assiste à sa levée du corps...
Je ne suis jamais allé me recueillir sur sa tombe, il n’existait plus, ça ne servait à rien, il dormait parmi les morts, il reposait en paix…
1994 devait être une grande année pour lui et pour le Musée des Blindés, c’était le cinquantenaire du débarquement et je ne compte pas les séjours que j’ai pu faire à Arromanches où habitait le fidèle Jacques Ravelli, correspondant officieux du Musée pour la Normandie…
Cet homme avait connu ce jour historique où au petit matin du 6 juin, il fut réveillé par d’énormes explosions qui venaient du littoral et puis ces avions, des centaines qui se partageaient le ciel…
C’était un enfant de 12 ans, il était effrayé, le sol tremblait et des bruits étranges se rapprochaient du hameau où il habitait, il passa la matinée dans la cave blotti contre sa mère…
Dans la journée, le cliquetis de chenilles se rapprocha, les tirs furent moins nourris, il se plaça sur un tonneau et regarda par le soupirail la route qui menait vers la mer et qui passait devant chez-lui…
Puis, il vit apparaître les premiers monstres d’acier, des Sherman américains conduits par des Anglais qui se dirigeaient vers Ryes...
Lui et sa famille ne quittèrent la cave que dans la soirée et en pénétrant dans leur salle à manger, ils eurent très peur, deux fantassins les mettaient en joue en leur ordonnant de se coucher au sol…
Sa mère parlait couramment l’anglais et elle s’adressa à eux, étonnés ils lui chuchotèrent de ne pas bouger car d’autres fantassins finissaient de « nettoyer" le hameau de toute présence allemande…
Elle fit redescendre à la cave toute la marmaille et remonta les escaliers avec une bouteille de cidre qu’elle offrit aux soldats…
Ils furent « libérés » le matin du 7 juin, par un jeune officier anglais à la moustache impressionnante…
La première chose que fit le jeune Jacques Ravelli, fut de sortir un drapeau français d’une malle, c’était celui qui fêtait le 14 juillet…
Et puis, les jours passèrent, il devait rester chez lui car rien n’avait encore été déminé…
Sa petite maison était devenue un lieu de rendez-vous pour les jeunes soldats anglais, ils rentraient, s’asseyaient et achetaient une bouteille de cidre que la mère de Jean servait…
Des mois et des mois passèrent, les Allemands avaient été chassés des terres normandes et Jacques parcourait la campagne, il connaissait chaque arpent de terre, tous les chemins qui menaient vers ce qu’il rêvait de voir : Arromanches et son port artificiel…
Il le vit ou ce qu’il en restait une bonne année après 1944…
Tellement impressionné, il en devient un spécialiste recherché et un jour il m’offrit un petit livret qu'il avait écrit, parfaitement documenté sur cette folie en béton qui occupait toute la baie d’Arromanches et qui fut d’une importance capitale pour nourrir en matériel cette armée immense qui avait débarqué sur les plages normandes.
Plus tard, il acheta une vieille boutique qui donnait sur le front de mer et ouvrit un magasin de souvenirs fort bien achalandé, c’est là que plusieurs fois par mois je le rencontrai pour lui donner des figurines peintes qu’il appréciait beaucoup et surtout pour déjeuner avec cet homme qui avait vécu l’une des plus belles pages d’histoire de la Seconde Guerre mondiale…
J’aimais l’écouter me raconter anecdote après anecdote son débarquement en partageant de délicieuses galettes ou crêpes autour d’une bonne bouteille de cidre brut, car le doux, c’est pour les femmes me disait-il…
Ainsi allait ma vie, et je l’aimais autant que je l’aime aujourd’hui, car rien n’est plus enrichissant que les rencontres…
Pour Saumur et pour la mémoire du Colonel Aubry, il fallait absolument la protéger ce que je fis grâce à un patron de presse fantastique dont je vous parlerai plus tard...
Il accepta de sortir un hors-série de l’un de ses titres "Auto Passion », consacré au "Musée des Blindés de Saumur" et en offrit des centaines d’exemplaires au capitaine désormais directeur CDEB...
J’en avais la responsabilité, j’ai pu ainsi écrire un édito à la mémoire du fondateur Michel Aubry et remercier toute son équipe, pour le travail énorme effectué.
Ce magazine de 96 pages, très bien documenté représente la collection de Saumur, ainsi que des fiches sur différents blindés…
Ce fut ma façon de dire adieu ainsi à Saumur car je n’y suis jamais retourné…
Le capitaine a plus de 80 printemps aujourd’hui, il a encore bon pied, bon oeil et de temps en temps nous nous parlons au téléphone mais bizarrement, jamais du colonel, c’est très intime autant pour lui que pour moi…
Le musée continue cahin caha, mais une âme et une silhouette n’existent plus, ni l’odeur de tabac de Virginie d’une "Craven A"…
Du colonel, il ne me reste que des souvenirs et une boîte en fer de "Craven A »où il reste quelques cigarettes, celles je lui réservais quand il venait me voir à la maison…
À Mardi !
AH - 2025.
1-2-2 : AUTO PASSION - Spécial Musée des Blindés de Saumur.
4 - ARROMANCHES - Jacques Ravelli.