Choc de Cultures : Chroniques de la Forme et du Formica
Chapitre I – De la posture et du gargarisme
"L'humanisme n'est pas un gargarisme"*
J’avais toujours pensé que l’administration était une plaisanterie de mauvais goût que d’autres racontaient au dîner. Une de ces fables un peu vulgaires que l'on écoute d'une oreille distraite entre le fromage et le dessert, en plaignant sincèrement les gens qui n'ont pas la décence d'avoir un bon avocat ou un oncle dans le ministère. Jusqu’au jour où elle m’est tombée dessus, et où j’ai compris qu’elle ne plaisantait pas, elle. Elle ne plaisante jamais, elle se contente d’appliquer.
Mon affaire était d'une simplicité si limpide qu'elle en était presque inélégante. Un simple agrément, une formalité de routine pour ma petite revue littéraire. Armé de ma plus belle plume et d’un costume de flanelle grise qui, je le croyais alors, imposait le respect à quiconque possède un tant soit peu de distinction, je passai les portes de la Direction Départementale.
Je ne fus pas reçu par un bureaucrate à manches de lustrine, mais par un Directeur. Un homme d’une courtoisie exquise, d'une rondeur presque ecclésiastique, qui me fit asseoir dans un fauteuil dont le skaï imitait le cuir avec une hypocrisie remarquable. Pendant vingt minutes, cet homme me gratifia d'un discours éblouissant. Il me parla de "l’esprit du service public", invoqua les mânes de la République, fit tournoyer les concepts de "solidarité nationale" et "d'accès à la culture" comme un jongleur fait briller ses quilles. C'était de l'humanisme en bouteille, millésimé. J'opinais du chef, ravi de trouver un pair dans ce labyrinthe de béton.
Puis, avec un sourire d’une infinie tristesse, il referma mon dossier.
- C’est un vrai gâchis, vous savez, me dit-il en me tapotant l’épaule avec une affection de vieux cousin. Votre projet est admirable. Il est conforme à l'esprit des lois, profondément. Mais voyez-vous... il ne l'est pas à leur lettre. La case 4-B exige un tampon que votre structure, par sa nature trop... poétique, ne peut fournir. C’est un rejet.
Je restai médusé. L’esprit était là, mais la lettre tuait. Je compris à cet instant précis que pour ces gens, les mots "service", "public", "humain", n'étaient que des liqueurs rituelles. On les fait tourner en bouche avec ostentation, on en apprécie le cépage lors des discours officiels, mais on ne les avale jamais. Elles ne pénètrent jamais l'organisme.
Le Directeur me raccompagna jusqu'à l'antichambre avec des courbettes de courtisan. Mais alors que la lourde porte se refermait lentement, le jeu de mes reflets dans la vitre me permit de le voir décrocher son téléphone. Sa voix, autrefois de velours, avait retrouvé la sécheresse du greffe. Il lança à un collègue, dans un grand éclat de rire :
- Je viens de faire de l’humanisme, mon cher, j’en ai encore mal à la mâchoire !
Chapitre II – De l'évaluation et de la déshumanisation
"L'humain n'est pas un bien"*
C’est un fait avéré que la noblesse d’un homme se mesure à son inutilité productive. Un poète est indispensable parce qu'il ne sert à rien. J'ai pourtant dû renoncer à ce précieux privilège le jour où, pour sauver ma revue du néant bureaucratique, on m'enjoignit gentiment d'aller "optimiser mon profil" sur une plateforme numérique baptisée du doux nom de "Synergie-Usagers".
Le salon de feutre avait disparu, remplacé par l'écran froid de mon ordinateur. On ne me demandait plus mes titres, mes intentions, ni même la teneur de mes textes. L'administration avait aboli le langage au profit de la case à cocher. Je devais me traduire, me réduire, me formater. Je devais devenir un "usager actif".
Au fil des onglets, je vis ma vie entière se dissoudre dans une effroyable sémantique de quincaillier. On me sommait de définir mes "indicateurs de performance", de quantifier mon "potentiel de contribution" et de justifier de mes "flux". Pour ces messieurs de la haute gestion, je n'étais plus un esprit libre en quête de sens, mais un lot. Un lot à traiter, soumis à des "délais de carence" et à des "procédures d'arbitrage automatisées".
L'administration, qui n'osait plus être inhumaine au nom de l'humanité, l'était devenue avec un enthousiasme obscène au nom de la gestion.
Pris d'un accès de dignité romantique, je finis par trouver un onglet intitulé "Remarques libres". J’y jetai mes dernières forces, tapant avec la fureur d'un condamné : "Mais enfin, je suis un homme, pas un actif ! Une revue est une œuvre, pas un gisement de productivité !"
La réponse automatique fut instantanée, d'une froideur de marbre chirurgical : "C'est noté, monsieur. Nous prendrons votre remarque en compte dans le prochain audit de satisfaction. "
Je coupai l'ordinateur. Je sortis marcher dans les rues de Paris, mais le charme était rompu. Les façades d'Haussmann me semblaient alignées comme des colonnes de chiffres. Je n'avais plus de sang dans les veines, j'avais une feuille de calcul dans la tête.
Chapitre III – De la politesse et de la brutalité
"L'humanité n'est pas une aménité"
Le couperet tomba un mardi de novembre, sous la forme d’un courrier électronique au graphisme épuré et à la police de caractère résolument moderne. La décision était négative, irrévocable, définitive. Mais elle était enveloppée dans une soie syntaxique si fine, une déférence si chirurgicale, qu'elle en devenait proprement obscène.
La directrice régionale tenait à me faire part de ses "salutations les plus chaleureuses", formulait le vœu pieux que je passe une "excellente journée" et m’assurait, en conclusion, de sa "considération la plus distinguée". On venait de me couper les vivres littéraires, mais on avait pris soin de parfumer l'épée.
J'eus alors une illumination douloureuse : cette aménité langagière n’était qu'un vernis low-cost posé sur un déni de justice. L’humanité, dans ce nouveau siècle de managers, s’était réduite à du simple savoir-vivre de façade. On ne vous écrase plus grossièrement avec la fureur des tyrans d'autrefois ; on vous piétine avec des gants blancs, en s'excusant presque du dérangement. Le pouvoir n'avait plus de visage, il n'avait que des formules de politesse automatique.
Blessé dans mon honneur, je refusai de mourir en silence dans cette mare d'eau tiède. Je saisis mon clavier et adressai une missive directement au grand architecte de cette mascarade : "Monsieur, vous êtes aimable avec moi comme on l’est avec un condamné, sur le trajet de l’exécution. Vos sourires numériques n'adoucissent pas votre sentence, ils la rendent grotesque. Le vice de votre système n'est pas son manque de cœur, c'est son excès de manières."
La réplique ne se fait pas attendre. Elle fut brève, signée par un algorithme ou un adjoint anonyme, ce qui revient au même : "Monsieur, nous vous informons que le ton de votre dernier message est jugé incompatible avec les valeurs du service public et la charte de bienveillance de notre plateforme. Une procédure de signalement pour incivilité est engagée à votre encontre. "
On m'exécutait pour mon dossier, et on me traînait au tribunal pour mon manque de tact. Le système venait de refermer son piège parfait : il avait le monopole de la violence, et désormais, celui de la bienséance.
Pour parachever mon effondrement, j’allumai la télévision. Le Premier ministre, l’air martial et le cheveu lissé, y annonçait en grande pompe une révolution : chaque agent de la fonction publique serait désormais doté d’un accès à une "intelligence artificielle républicaine". Une IA civique, disait-il, programmée pour faciliter les démarches de l'usager, guidée par un a priori positif par défaut, selon les principes sacrés de liberté, d’égalité et de fraternité.
Je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire amer devant mon écran. Quelle touchante promesse. On nous promettait un ange gardien algorithmique, un facilitateur de destinées, mais je savais déjà ce qu’il en adviendrait. Entre les mains de mes tortionnaires à gants blancs, cette IA ne serait jamais le bras armé de la fraternité. Elle deviendrait simplement une massue d'autoritarisme perfectionnée, un surcroît de rigueur codifiée pour fonctionnaire paresseux, capable de rejeter un poète en trois millisecondes tout en lui souhaitant une existence radieuse. L'oppression universelle, mais optimisée par le calcul, le dysfonctionnement bureaucratique désormais sans aucun responsable.
C'était le triomphe absolu de la dilution de l'autorité. Une bureaucratie faite de masques et sans visages, où la faute n'appartient plus à personne. En contemplant les graphiques lissés du ministre, je me revis dans le film Brazil de Terry Gilliam, perdu au milieu de ces kilomètres de tubes pneumatiques qui recuisent les destins en secret. J'imaginais, au bout de ces tuyaux modernes faits de fibre optique, un formulaire égaré, un bug d'aiguillage, et un pauvre diable broyé par erreur parce qu’une mouche était tombée sur le serveur. À la différence près que chez Gilliam, les machines toussaient, fumaient et grinçaient encore d'une laideur très humaine. Notre enfer à nous s'était offert un design impeccable, silencieux, et terriblement poli.
La case 4-B, n'est-ce pas, était en fait dérogatoire...