Jean-Paul Roux : l’archéologue du sacré iranien
L’homme des confins
Si vous croisiez Jean-Paul Roux (1925-2009) dans l’un de ses bureaux du CNRS ou de l’École du Louvre, vous le prendriez peut-être pour un paisible érudit. Il était tout sauf cela. Formé à l’INALCO (arabe, turc, mongol) et à l’École du Louvre, il a très tôt choisi sa voie : comprendre l’Asie intérieure par ses langues et ses dieux.
À 27 ans, il devient directeur de recherche au CNRS. À 38 ans, Malraux le nomme professeur à l’École du Louvre. Pendant trente ans, il y enseigne l’art et l’histoire des mondes turc, mongol et islamique. Il organise les grandes expositions d’art islamique des années 70 (Orangerie, Grand Palais). Il écrit des sommes : Histoire des Turcs, Histoire de l’Empire mongol, L’Asie centrale.
Mais ce qui frappe chez Roux, c’est un tempérament de comparatiste. Il ne cloisonne pas. Il regarde les steppes, l’Iran, l’Anatolie comme un seul et immense terrain mouvant où les croyances voyagent, se télescopent et renaissent. Ce n’est pas un spécialiste de l’Iran à l’origine. C’est un homme qui s’y plonge sur le tard, convaincu que l’on ne peut rien comprendre aux Turcs et aux Mongols sans maîtriser l’Iran, leur grand voisin et souvent leur modèle.
Le livre de la maturité
En 2006, à 81 ans, il publie son dernier grand bréviaire : Histoire de l’Iran et des Iraniens, des origines à nos jours (Fayard). L’ambition est démesurée : raconter un pays qu’il ne cesse d’affirmer "méconnu" et relégué à tort sous l’étiquette vague de l’islam.
Il s’y montre impérial, souverain. Pas de fausse modestie : l’Iran, écrit-il, est la matrice de concepts religieux majeurs sans lesquels ni l’Occident ni l’Orient ne seraient ce qu’ils sont. Le plan suit la chronologie, mais un chapitre entier, dense comme un livre dans le livre, s’arrête sur ce que l’Iran a inventé ou accueilli en matière de culte. Voici ce qu’il en dit.
Zoroastre : le premier prophète de l’histoire
Roux rappelle d’abord que Zoroastre (Zarathoustra) n’est pas une légende folklorique. Il est probablement un prêtre d’Asie centrale qui vit, selon lui, entre 1500 et 1200 avant notre ère, bien avant les rois achéménides. Sa révolution ? Une religion morale et dualiste.
· Ahura Mazda est le dieu unique, principe du Bien, de la Lumière, de l’Ordre.
· Face à lui, Angra Mainyu (Ahriman), le Principe du Mal, du Mensonge, des Ténèbres.
· Les deux s’affrontent, mais Ahura Mazda finira vainqueur. Le monde n’est donc pas absurde : il est un champ de bataille où chaque homme doit choisir son camp.
Roux insiste sur un point que d’autres historiens minorent : cette vision a directement irrigué le judaïsme (l’ange Satan, le jugement dernier), puis le christianisme et l’islam. Zoroastre, pour lui, est le vrai "père" du monothéisme eschatologique. Il note aussi que le zoroastrisme (ou mazdéisme) survit encore aujourd’hui chez les Parsis de l’Inde, derniers témoins d’un feu sacré jamais éteint.
Le manichéisme : le syncrétisme voyageur
Roux s’enthousiasme pour Mani (216-276 après J.-C.), ce prédicateur perse qui voulait inventer la "religion totale". Mani était bon peintre, bon médecin, excellent organisateur. Il puisait à trois sources :
· Le zoroastrisme pour son dualisme radical.
· Le bouddhisme pour l’ascèse, la réincarnation et l’idée de "lumière emprisonnée" dans la matière.
· Le christianisme pour la figure du Paraclet (l’Esprit de vérité) dont Mani se disait l’héritier.
Roux explique le manichéisme comme une gigantesque métaphore cosmique : la Lumière et les Ténèbres sont mêlées depuis l’origine. Le salut consiste à séparer les particules lumineuses captives dans les corps, la matière, la nourriture. D’où un rigorisme extrême : abstinence, végétarisme, célibat pour les "élus". Pour les simples fidèles, des règles plus souples.
Ce qui passionne Roux, c’est le destin planétaire de ce culte. Né en Iran, chassé par les rois sassanides, il a filé vers la Chine (où des manuscrits manichéens ont été retrouvés dans les grottes de Dunhuang) et vers l’Empire romain, où saint Augustin lui-même fut manichéen pendant neuf ans. Roux conclut presque mélancolique : "Le manichéisme a disparu, mais sa structure dualiste est devenue une habitude mentale de l’Occident."
Le tangrisme : le ciel des steppes
C’est ici que Roux est chez lui. Spécialiste des Turcs et Mongols, il consacre de belles pages au tangrisme, religion qu’il qualifie de "première religion des peuples de l’Asie centrale". Le dieu unique s’appelle Tengri (Tanrı), le Ciel. C’est un dieu lointain, immatériel, maître du destin, qu’on ne cherche pas à représenter.
Roux montre que les Turcs et Mongols, en entrant en Iran, n’arrivaient pas vierges de toute spiritualité. Ils avaient leurs chamans, leurs esprits (örüng), leur culte des ancêtres et du feu. Mais surtout, le tangrisme a créé une forme de monarchie sacrée : le khagan est "fils du Ciel", exactement comme l’empereur de Chine. Roux note une convergence stupéfiante : cette formule "fils du Ciel" (Tengri qut chez les Turcs, qui renvoie à la notion de Kut (âme/bénédiction) sur laquelle il s'était approfondi dans son ouvrage « La Mort chez les Turcs de l’Altaï ») a voyagé jusqu’aux souverains mongols de Perse, qui l’ont mêlée aux traditions islamiques.
Il souligne aussi que le tangrisme est une religion d’élection, pas de mission. Pas de prosélytisme. On naît tangriste, on ne le devient pas. C’est pourquoi, au contact de l’islam et du bouddhisme, il s’est effacé, mais sans totalement disparaître, car Roux le retrouve dans certaines pratiques chamaniques actuelles au Kirghizistan ou au Kazakhstan.
Le babisme : l’étincelle du XIXe siècle
Roux change de registre. Fin du XVIIIe, début du XIXe siècle. L’Iran chiite est travaillé par un courant millénariste : on attend le retour du 12e imam caché, le Mahdi. En 1844, un jeune marchand de Chiraz, Seyyed Ali Mohammad, se proclame "Bab" (la Porte). C’est le début du babisme.
Roux explique la rapidité de son succès : le babisme est une religion de rupture. Contre les mollahs, il proclame que la Loi islamique a été abrogée. Contre le patriarcat, il accorde une place étonnante aux femmes. Contre l’obscurantisme, il prône la lecture critique du Coran.
Mais ce qui retient l’attention de Roux, c’est la violence de la répression. Le Bab est fusillé à Tabriz en 1850, des dizaines de milliers de babis sont massacrés. Roux voit dans cette guerre un tournant : pour la première fois, le clergé chiite utilise la force d’État contre un mouvement jugé "hérétique" avec une telle ampleur. Le babisme devient alors une religion clandestine et martyre.
Le bahaïsme : le rejeton universel
Du babisme naît directement le bahā’isme, fondé par Mirza Hoseyn Ali Nuri, dit Bahā’u’llāh (la Gloire de Dieu). Roux le traite comme l’aboutissement logique : là où le babisme était encore très ancré dans l’islam chiite, le bahaïsme s’en émancipe totalement.
Ses dogmes, résume Roux :
· Un dieu unique qui s’est révélé progressivement par des "manifestations" (Abraham, Moïse, Zoroastre, Bouddha, Jésus, Mahomet, le Bab, Bahā’u’llāh).
· L’unité de l’humanité, sans distinction de race, de classe ou de sexe.
· La recherche indépendante de la vérité, contre tout cléricalisme.
· Une langue auxiliaire universelle.
· La paix mondiale comme objectif politique.
Roux admire l’organisation du bahaïsme : ses assemblées, ses congrès, sa quasi-absence de clergé. Il rappelle que son centre mondial est installé à Haïfa (Israël) depuis le départ forcé des baha’is d’Iran. Et il note un paradoxe qu’il ne commente pas vraiment, mais qu’il laisse affleurer : cette religion, née en Iran, y est aujourd’hui persécutée, alors qu’elle s’est répandue sur tous les continents, preuve pour Roux, que l’Iran produit encore des semences religieuses qu’il ne sait plus faire pousser.
La manière Roux
Ce qui unit ces cinq religions sous la plume de Roux, c’est une conviction discrète mais ferme : l’Iran n’est pas seulement un pays. C’est une fabrique de dieux. Un laboratoire où le rapport au sacré s’est réinventé plus souvent et plus radicalement qu’ailleurs. Zoroastre invente le dualisme moral. Mani tente la fusion universelle. Le tangrisme apporte le ciel nomade. Le Bab brûle les ponts avec l’islam. Bahā’u’llāh rêve d’un gouvernement mondial.
Jean-Paul Roux, l’homme des steppes, aura rendu cette diversité visible. Au risque, parfois, de perdre son lecteur dans l’érudition. Mais toujours en rappelant une chose simple : avant d’être chiite, l’Iran fut zoroastrien, manichéen, bouddhiste, tangriste, babi, baha’i. C’est cette stratification qu’il voulait sauver de l’oubli.