Monsieur Mis,
Votre analyse est juste sur un point essentiel : l’affaire Anthropic rappelle brutalement que l’accès aux technologies critiques américaines n’est jamais un droit acquis. Les États-Unis défendent leurs intérêts. Ils le font avec constance, puissance, pragmatisme et rapidité. On aurait tort de leur reprocher ce que nous avons cessé de faire nous-mêmes.
Mais il faut aller au bout du raisonnement.
Le problème européen n’est pas seulement que nous dépendons des modèles américains, du cloud américain, des GPU américains ou des décisions de Washington. Le problème est que nous avons méthodiquement construit un continent excellent pour réglementer ce que d’autres bâtissent, mais beaucoup moins capable de bâtir lui-même à la vitesse imposée par la compétition mondiale.
L’Europe a fait du RGPD, du DSA, du DMA, du Data Act, de l’AI Act. Très bien. Mais pendant que nous produisons des règlements, d’autres produisent des data centers, des puces, des modèles, des usines, des lanceurs, des réseaux satellitaires, des infrastructures énergétiques et des écosystèmes industriels complets.
C’est là que se trouve le vrai drame.
Dans l’intelligence artificielle, la vitesse est devenue une arme stratégique. Quand xAI revendique la construction d’un immense centre de calcul en 122 jours, il faut comprendre ce que cela signifie réellement : ailleurs, on décide, on branche, on installe, on entraîne, on itère. En France, pour un projet comparable, nous serions probablement encore dans les études, les autorisations, les recours, les contraintes environnementales, le raccordement électrique, l’urbanisme, les consultations, les commissions et les contentieux.
Or dans cette course, perdre un an, ce n’est pas perdre un an. C’est parfois perdre une génération technologique. Pendant que nous discutons de la conformité du premier bâtiment, les autres entraînent déjà le modèle suivant.
Vous évoquez Prométhée. C’est une belle image. Mais le rocher auquel l’Europe est attachée n’est pas seulement américain. Il est aussi européen. Et, dans le cas français, il est fiscal, administratif, normatif et culturel.
Car soyons lucides : si nous n’avons pas de TSMC français, pas de Nvidia français, pas d’Elon Musk français, ce n’est pas parce que les Français manquent d’intelligence. C’est même l’inverse. Nos ingénieurs, nos chercheurs, nos mathématiciens, nos développeurs, nos entrepreneurs sont excellents.
Mais beaucoup comprennent très vite que, pour créer un champion mondial, il vaut mieux partir ailleurs.
Hugging Face, fondée par des Français, s’est développée à New York. Datadog, fondée par deux Français, est devenue un géant aux États-Unis. Docker a été lancé par un Français dans l’écosystème américain. Snowflake compte aussi des fondateurs français. Ce ne sont pas des anecdotes. Ce sont des symptômes.
Les cerveaux existent. Mais l’écosystème français transforme trop souvent l’audace en parcours du combattant.
Un entrepreneur qui veut aller vite se heurte à une fiscalité lourde, à des règles instables, à des normes empilées, à une administration soupçonneuse, à des délais absurdes, à une culture du contrôle, et parfois à une forme de jalousie institutionnelle envers ceux qui réussissent trop vite, trop fort, trop haut.
On veut des champions industriels, mais on traite trop souvent l’entrepreneur comme un fraudeur potentiel.
On veut de l’innovation, mais on multiplie les freins.
On veut de la souveraineté, mais on décourage ceux qui pourraient la construire.
Et c’est là que le discours public devient profondément contradictoire.
L’État français sait utiliser l’intelligence artificielle quand il s’agit de traquer les piscines non déclarées, les abris de jardin, les petites constructions, les anomalies cadastrales ou les contribuables ordinaires. Là, la modernisation numérique fonctionne. Là, les algorithmes sont bienvenus. Là, le croisement des données devient une priorité.
Mais utilise-t-on avec la même énergie l’IA pour réduire massivement le coût de l’administration ? Pour supprimer les doublons ? Pour simplifier les démarches ? Pour réduire les délais d’instruction ? Pour rendre les services publics vraiment efficaces ? Pour alléger la charge administrative des entreprises ? Pour remplacer des milliers de tâches répétitives et improductives ?
C’est pourtant là que se joue une partie essentielle du redressement.
Si l’IA dans l’administration sert surtout à mieux contrôler les citoyens sans réformer l’État lui-même, alors nous ne sommes pas dans un moment Prométhée. Nous sommes dans un moment soviétique : une technologie moderne au service d’un appareil bureaucratique qui refuse de se remettre en cause.
Vous avez raison de parler de souveraineté organisée, financée et assumée. Mais elle ne pourra pas exister si nous ne posons pas la question qui fâche : qui, dans l’État, acceptera d’être remplacé, simplifié, supprimé ou profondément transformé par l’IA ?
On ne peut pas demander à l’économie privée d’être agile, innovante, compétitive et brutale dans ses adaptations, pendant que la sphère publique conserve ses couches administratives, ses doublons territoriaux, ses effectifs pléthoriques, ses agences, ses comités, ses autorités, ses procédures, ses habitudes et ses dépenses comme si la dette n’existait pas.
La souveraineté numérique ne viendra pas seulement d’un grand plan européen. Elle viendra d’un changement de mentalité.
Il faut de l’énergie abondante, donc du nucléaire. Il faut des data centers construits vite. Il faut des capitaux profonds. Il faut une commande publique intelligente. Il faut des modèles européens. Il faut des puces. Il faut du cloud souverain. Il faut des marchés capables de passer à l’échelle. Mais surtout, il faut cesser de punir la vitesse, le risque, l’investissement et la réussite.
Mistral est une chance. Mais soyons honnêtes : si nous ne changeons pas radicalement d’échelle et de rythme, Mistral finira par être dépassée, rachetée, marginalisée ou étranglée par des concurrents disposant de davantage de capitaux, de davantage de GPU, de davantage d’énergie, de davantage de data centers, et surtout d’États capables de décider en semaines ce que nous discutons pendant des années.
Ce n’est pas une fatalité technologique. C’est une conséquence politique.
La vraie souveraineté ne consiste pas à proclamer que l’Europe doit être puissante. Elle consiste à créer les conditions concrètes pour que des gens puissants, compétents, audacieux et rapides aient envie de construire ici plutôt qu’ailleurs.
Aujourd’hui, l’Europe parle souvent comme une puissance, mais agit encore trop souvent comme un régulateur de puissances étrangères.
La question présidentielle que vous posez est donc fondamentale. Mais elle devrait être encore plus directe :
Qui proposera de libérer réellement la capacité de production, d’innovation et d’investissement du pays ?
Qui acceptera de réduire le poids de l’État pour permettre à la société productive de respirer ?
Qui utilisera l’IA pour rendre l’administration plus légère, et non simplement les citoyens plus surveillés ?
Qui assumera que la souveraineté ne se décrète pas dans les discours, mais se construit dans les usines, les laboratoires, les data centers, les réseaux électriques, les financements et la liberté d’entreprendre ?
Sans cette révolution-là, nous continuerons à écrire de très beaux textes sur la souveraineté numérique pendant que d’autres construiront l’infrastructure réelle du XXIe siècle.
Et lorsque le feu prométhéen de l’IA nous sera retiré, il ne faudra pas seulement accuser Washington.
Il faudra aussi regarder le rocher réglementaire, fiscal et administratif auquel nous nous sommes nous-mêmes attachés comme des mollusques sur un rocher...