Avant de la rencontrer, j'ai connu des hommes.
Le premier m'a violée, j'avais quinze ans.
Le second me frappait, j'avais 19 ans.
Le troisième souffrait de dépression et a payé le prix de ma colère sur les deux précédents.
J'ai ensuite rencontré une femme. Je me suis interrogée.
Je me suis lancée, mais ça n'a pas marché.
Puis je l'ai rencontrée, elle, il y a presque dix ans maintenant. Elle en avait vingt, elle était intelligente, réfléchie. Immature, pleine de questions. A 500km de chez moi.
J'ai vu grandir par SMS, par l'écriture, des sentiments profonds, un espoir d'avoir trouvé ma moitié, et cette moitié était une femme.
Un jour, je lui ai proposé de venir me voir, pour les vacances. Elle est venue, et n'est plus jamais repartie. C'était il y a huit ans.
On s'est mariées il y a trois ans. Après des difficultés, une séparation insupportable, on s'est mariées. Ce jour compte parmi les plus beaux de ma vie.
Notre fille est arrivée l'été suivant. Un océan de bonheur parfait. Une enfant, et deux femmes pour l'aimer sans conditions. Une enfant qui a fêté ses deux ans et qui est heureuse, joyeuse, curieuse, équilibrée, gentille, intelligente.
Ce récit pourrait être raconté par des milliers de femmes depuis 2013 et même avant.
Nous avons chacune un travail. Notre fille va chez une nounou. Nous faisons nos courses aux mêmes supermarchés que vous. Ma fille côtoie vos enfants dans les parcs. Nous avons deux chiens, un chat, un petit toit sur la tête. Nous payons nos impôts. Nous partons en vacances. Nous nous disputons sur les tâches ménagères. Nous nous disons "je t'aime" chaque soir avant de dormir.
Nous connaissons aussi les galères financières, l'administration française insupportable, nous râlons sur le prix de l'huile d'olive, nous allons au resto, nous prenons parfois un verre au bar, nous sortons nos chiens, nous vivons une vie exactement conforme à la vôtre.
Pourtant, en France, une femme comme moi vient de mourir parce qu'elle a vécu cette vie.
Parce qu'elle aimait les enfants et leur avait consacré sa vie professionnelle. Parce qu'elle vivait dans un endroit où deux femmes qui s'aiment est apparemment un crime.
Parce qu'elle était homosexuelle. Et parce que c'était, apparemment, intolérable. Pourquoi ?
Quel mal vous faisons-nous ?
Je suis heureuse avec ma femme, pourquoi je devrais en avoir honte ?
Je devrais éviter de parler d'elle en société, alors que vous parlez toutes de vos maris, que vous parlez tous de vos épouses ? Au nom de quoi ?
Ma fille est bien élevée et tout le monde la trouve adorable, pourquoi je devrais renoncer à elle ?
Qu'est-ce qu'elle vous a fait, Caroline, à part essayer d'éduquer vos enfants ?
Qu'est-ce qu'on vous a fait ?
Rien. Vous êtes des ordures pleines de haine et de mépris.
Vous êtes de ceux qui regardent de travers tout ce qui sort de vos petites habitudes, et ce même lorsqu'elles sont similaires aux nôtres.
Mais nous existons. Nous avons toujours existé. Et nous continuerons d'exister.
A toi, Caroline, vont aujourd'hui mes pensées, mon amour, ma colère.
A toi ma fille, sache que tu es aimée inconditionnellement par tes deux mères, et qu'on fera tout pour t'offrir l'avenir le plus doux et le plus radieux possible.
A toi, mon épouse, ma femme adorée, j'offrirai mes luttes.
Je t'aime, et personne n'a rien à en redire.
Je suis une mère lesbienne. Je suis Caroline Grandjean.
Et je vous emmerde.