Faire de la péninsule du Sud un pôle de développement régional
Par Thomas Lalime
Le Nouvelliste Haiti, 01 sept. 2025
La péninsule du Sud est ici considérée comme la jonction des départements du Sud, de la Grand’Anse, des Nippes et du Sud-Est tout en incluant la région des Palmes. Celle-ci comprend l’axe allant de Gressier à Petit-Goâve en passant par Léogâne et Grand-Goâve. Il s’agit d’un marché relativement important.
Selon les projections publiées en 2024 par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), la population du département du Sud s’élevait à 955 607 habitants, représentant 8,1 % de la population haïtienne. C’est le département le plus peuplé du grand Sud. Le département du Sud-Est était la deuxième plus importante population avec 749 803 habitants, soit 6,3 % du total. La population de la Grand’Anse atteignait 570 687 habitants (4,8 % de la population haïtienne) alors que la taille de celle des Nippes était évaluée à 403 045 habitants ou 3,4 % du total, ce qui fait des Nippes le moins peuplé de ces quatre départements.
Les quatre départements du grand Sud comptent alors 2,7 millions d’habitants, soit 22,6 % de la population haïtienne. Un total qui dépasse la taille de la population de nombreux pays de la Caraïbe, ce qui représente un fort potentiel de développement régional et national. Avec ses 2,7 millions d’habitants, le grand Sud dispose d’un atout majeur pour devenir un pôle de développement équilibré, durable et résilient.
Sa richesse naturelle et culturelle offre un potentiel unique pour développer un écotourisme communautaire durable. Circuits verts, sites touristiques attrayants, hôtels de standards acceptables, mise en valeur de la gastronomie locale et nationale ainsi que des produits locaux constituent autant d’atouts susceptibles de générer des revenus tout en misant sur l’identité culturelle et la protection de l’environnement.
Le port international et l’aéroport international, deux atouts majeurs
L’ouverture du port international de Saint-Louis du Sud constitue un levier stratégique important. Il ouvre la voie à la possibilité de croisières internationales avec l'Île-à-Vache comme pôle d’attraction. À ce titre, il importe de rappeler que les îles Turques-et-Caïques vivent presque essentiellement de touristes, en grande partie des croisiéristes. Leur population était estimée à 46 535 habitants en 2024 pour une superficie de 948 km².
Le port de Jérémie peut aussi dynamiser les échanges entre la Grand’Anse et les autres départements comme les Nippes et le Sud-Est tout en accueillant le cabotage et les probables petites croisières régionales. Ces ports peuvent stimuler les échanges entre le grand Sud, l’Artibonite et le grand Nord. Évidemment, il reste encore beaucoup de travaux d’amélioration à entreprendre à bien des égards. Autour de ces infrastructures, des plateformes agro-industrielles pourraient transformer et exporter le café, le cacao, des fruits, le poisson et des produits artisanaux vers de nouveaux marchés.
Par voie terrestre, la réhabilitation des routes nationales et régionales demeure un préalable incontournable. En parallèle, la création de plateformes agro-industrielles intégrées proches des ports, équipées de centres de tri et de chaînes de froid faciliterait l’exportation des produits agricoles et marins, renforçant ainsi l’intégration régionale et interdépartementale.
Le développement du grand Sud passera par une meilleure connectivité : la réhabilitation des routes nationales et transversales, la création de corridors économiques et touristiques, le développement du transport maritime et fluvial, l’extension de la couverture numérique et la mise en place de plateformes digitales pour la logistique et l’e-commerce.
Le succès de cette transformation repose sur l’implication de tous les acteurs : les collectivités territoriales, le secteur privé via des partenariats public-privé, la diaspora en tant qu’investisseur solidaire et vecteur de compétences, la société civile, incluant les organisations non gouvernementales et communautaires, garante de la légitimité sociale.
La coopération décentralisée avec des villes nationales et des municipalités étrangères (France, Canada, Amérique latine, Caraïbe) et le soutien des bailleurs internationaux (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement (BID), Union européenne, Coopération suisse) peut également être envisagée.
L’aéroport international Antoine Simon représente un autre atout majeur en ce sens, notamment avec la fermeture de l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince et les séquelles permanentes que cette interruption va provoquer. Le nouvel aéroport international offre une possibilité de connexion directe avec les grandes villes de la Caraïbe, de l’Amérique du Nord et de l’Europe. C’est un énorme tremplin pour le tourisme. Avec un aéroport international, la région pourra accueillir davantage de touristes, dynamiser l’hôtellerie et créer des milliers d’emplois directs et indirects dans les services, l’artisanat, les loisirs et l’agriculture.
Un modèle régional pour le pays ?
Le développement du grand Sud peut devenir un modèle régional pour tout le pays, démontrant qu’il est possible de concilier croissance économique, inclusion sociale et enjeux environnementaux. En s’appuyant sur ses atouts uniques et une gouvernance participative, la péninsule du Sud pourrait incarner l’avenir d’une Haïti plus résiliente et inclusive.
Mais la production régionale demeure fragile, faute de routes intermédiaires, d’accès au crédit et de débouchés pour les produits. L’autre trésor du grand Sud est un patrimoine naturel et culturel unique. Le rara du Sud, les fêtes patronales, la cuisine locale à base de fruits de mer et de produits de terroir ont tout pour capter le visiteur. Tout est quasiment disponible pour faire du grand Sud une destination incontournable dans la Caraïbe.
Le grand Sud, c’est aussi un sanctuaire écologique. La grotte Marie-Jeanne, à Port-à-Piment, plonge les visiteurs dans les entrailles d’un réseau souterrain spectaculaire. Le Massif de la Hotte, classé réserve de biosphère par l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), abrite une biodiversité rare au monde. Et que dire de l’Île-à-Vache, ce paradis maritime encore préservé, où l’écotourisme pourrait devenir une source d’attraction majeure et de création d’emplois ?
Dans le grand Sud, les paysans cultivent l’igname, le maïs, le café, le riz ou encore le cacao. Souvent appelé Grenier d'Haïti, le département de la Grand'Anse s’identifie par ses arbres véritables. Son cacao est reconnu pour son excellente qualité. Il en est de même du café du Sud-Est. Ou encore le vétiver dans le Sud, cette herbe dont les racines servent à produire des huiles essentielles de luxe, qui fait vivre des centaines de familles.
Parcourir la péninsule du Sud, c’est entrer dans un territoire qui, malgré les cicatrices laissées par les catastrophes naturelles, regorge d’opportunités et de richesses encore sous-exploitées. Entre champs fertiles, littoraux splendides et traditions vivaces, le grand Sud peut encore se transformer en moteur de croissance durable pour tout le pays.
Pour beaucoup, le grand Sud pourrait devenir un laboratoire grandeur nature d’une nouvelle approche inclusive et résiliente du développement en Haïti. S’il réussit, cela prouvera qu’Haïti peut se relever autrement, avec ses propres forces et sa propre identité. Le grand Nord, de son côté, peut faire son inventaire de ressources pour concevoir son propre pôle stratégique.
La péninsule demeure cependant vulnérable. Les ouragans Matthew et Elsa ont rappelé la fragilité de ses côtes et de ses infrastructures. Pour y faire face, on doit envisager une stratégie basée sur la reforestation, l’agro-écologie et la diversification économique. C’est pourquoi la résilience doit être au cœur de la stratégie de développement du grand Sud.
Le renforcement des filières agricoles et touristiques ainsi que l’appui aux micro et petites entreprises rurales (crédit, formation, incubation) peuvent aider à créer des emplois stables, notamment pour les jeunes et les femmes. Le projet de développement de la péninsule du Sud doit miser sur une approche participative.
L’idée est que chaque acteur trouve sa place dans la transformation de la région. La diaspora est surtout appelée à investir, les collectivités territoriales à planifier le développement rural et urbain, les jeunes à s’engager dans la transformation sociale et économique, dans l’agro-écologie, le tourisme et les services numériques.