PORTRAIT D’ÉCRIVAIN : KESSEL
Joseph Kessel voit le jour le 10 février 1898 à Villa Clara, une colonie agricole d’Argentine où son père, médecin juif d'origine lituanienne, s'était temporairement établi avant de ramener sa famille en Europe. Ce destin initial place d'emblée l'existence de Kessel sous le signe du déracinement, du voyage et d'une curiosité insatiable pour les marges du monde. Engagé volontaire durant la Première Guerre mondiale, d'abord dans l'artillerie, puis au sein de l'aviation, il découvre l'ivresse des hauteurs et la fraternité des armes.
Cette expérience fondatrice nourrit son premier grand succès littéraire, « L’Équipage » (1923). Ce roman impose une prose nerveuse, attentive à la matérialité des combats et à la psychologie des hommes confrontés à la mort. Kessel y définit ce qui sera le cœur de sa méthode : une écriture qui refuse le lyrisme pour privilégier le fait brut, l'action immédiate et la tension morale. Cette exigence s'affirme avec « Les Captifs » (1926), œuvre de la claustration psychologique qui obtient le Grand Prix du roman de l'Académie française. Cette même quête d'intensité le pousse à consumer ses nuits dans les cabarets russes de Montmartre, s'immergeant dans la fête et la détresse des Russes blancs exilés pour en tirer « Nuits de princes » (1927), chronique d'une splendeur perdue.
Devenu l'une des figures majeures du grand reportage français, Kessel s’impose comme correspondant de guerre et grand reporter légendaire pour Paris-Soir et France-Soir. Il parcourt la planète et transforme ses enquêtes en œuvres littéraires puissantes. Il couvre la guerre d’Espagne, assiste aux procès de Pétain et de Nuremberg et se rend en Israël en 1948, autant d’expériences qui nourrissent son regard lucide sur les tragédies du siècle. Il explore les désirs enfouis de la bourgeoisie dans « Belle de jour » (1928), un roman qui choque par sa peinture des obsessions secrètes. Ses voyages au Moyen-Orient et ses observations sur les trafics de la mer Rouge inspirent « Fortune carrée » (1932), où le désert devient le révélateur des ambitions humaines. Attentif à la montée des périls en Europe, il signe « La Passante du Sans-Souci » (1936), qui saisit la détresse des réfugiés fuyant le nazisme. Deux ans plus tard, sa biographie « Mermoz » (1938) rend hommage à son ami pilote de l'Aéropostale, érigeant l'aviateur en symbole d'un héroïsme moderne fondé sur le dépassement de soi.
La Seconde Guerre mondiale plonge Kessel dans la tragédie de l'Occupation. Refusant la défaite, il rejoint la Résistance, franchit les Pyrénées et gagne Londres pour s'engager dans les Forces françaises libres. C'est dans ce contexte de clandestinité qu'il publie « L’Armée des ombres » (1943), chef-d'œuvre qui dépeint le quotidien de la lutte clandestine sans emphase ni imagerie d'Épinal, tandis qu'il rédige, avec son neveu Maurice Druon, les paroles du « Chant des partisans » (1943). Il prolonge ce témoignage des armes avec « Le Bataillon du ciel » (1947), récit réaliste consacré aux parachutistes de la France libre.
Après le conflit, l'écrivain reprend sa marche à travers le monde. Sa vie personnelle reste marquée par plusieurs mariages, dont l’un s’achève tragiquement, et par une relation tourmentée avec l’alcool qu’il aborde avec lucidité dans un reportage intitulé « Avec les alcooliques anonymes ». Son observation de la nature humaine et des forces primitives culmine d'abord dans « La Vallée des rubis » (1955), récit d’aventure et de voyage situé en Birmanie, puis dans « Le Lion » (1958), un succès international qui explore la relation complexe entre une jeune fille, un fauve et la culture masaï au Kenya. Entre 1950 et 1954, il publie « Le Tour du malheur », fresque romanesque semi-autobiographique en quatre tomes, l’une de ses œuvres majeures. Il se tourne ensuite vers l'histoire contemporaine avec « Les Mains du miracle » (1960), récit historique retraçant l'action du docteur Felix Kersten auprès de Himmler pour sauver des milliers de prisonniers.
Son élection à l'Académie française en 1962 consacre son importance dans le monde des lettres, sans pour autant apaiser sa fureur de vivre. En 1967, il signe « Les Cavaliers », une grande fresque épique située dans un Afghanistan traditionnel, où le sport du bouzkachi sert de métaphore à l'orgueil, à la déchéance physique et à la quête d'honneur.
Cette consécration institutionnelle et le poids des ans n'interrompent pas son intérêt pour l’actualité internationale. Il publie encore « Des hommes » (1972), où il rassemble les figures marquantes de son existence, puis « Les Temps sauvages » (1975), un roman tardif qui confirme sa perception aiguë de la violence du siècle. Ses ultimes textes observent l'usure de l'organisme avec une totale lucidité, maintenant jusqu'au bout la discipline de l'écriture face au déclin biologique.
Joseph Kessel meurt, chez lui, le 23 juillet 1979 à Avernes dans le Val-d'Oise. Il laisse une œuvre vaste, construite à l'intersection exacte du journalisme et du roman, qui témoigne des soubresauts et des violences du vingtième siècle sans jamais céder à l'abstraction théorique.