"Hier au cinéma avec Robert (Champs-Elysées) pour voir Monsieur Vincent, film qui m'a causé une grande inquiétude, car j'ai compris que Dieu employait ce moyen pour m'éclairer sur l'état de ma conscience et me faire voir tout ce chrétien dans ma vie. Je ne suis pas du tout « démissionnaire de moi-même », comme on disait jadis, je ne fais presque rien autrui et, en particulier, presque rien pour les pauvres. Alors ? Que vaut mon christianisme ? Et puis-je dire sincèrement que j'aime Dieu ? Cet amour n'est-il qu'une suite de protestations verbales ? Je n'ose répondre, car j'ai honte. Le rôle de saint Vincent de Paul est admirablement tenu par Fresnay dont le visage donne souvent l'impression d'une grande vie intérieure. C'est cela qui a troublé Mauriac (« Quoi donc, on peut donc contrefaire la sainteté ? »). Mais non. Il doit y avoir en Fresnay un homme épris de sainteté, un saint in fieri qui s'exprime par ce rôle. Il y a un saint en chacun de nous, le saint qu'il aurait dû être et qui parfois, tristement, regarde par les yeux du pécheur (comme on se pencherait à une fenêtre). Ce film est plein de défauts. La partie historique est faible. Richelieu et Anne d'Autriche, inacceptables, mais de splendides images : l'hôpital où les malades se disputent la place des morts (ce cri : « Je veux mourir dans un lit ! La place est à moi ! »), la guerre, les galères (brutalité atroce), etc. Très ému, jusqu'à en pleurer (l'enterrement à la campagne, le village conquis par le courage et la piété de son curé). Je crois que tout cela a touché Robert aussi, lui d'ordinaire si justement difficile et si ennemi (comme moi) du genre « édifiant »."
Julien Green - Journal, 15 janvier 1948