Nationaliser ArcelorMittal : le remède qui a déjà tué le malade
Jeudi 11 juin, l'Assemblée nationale a voté — pour la deuxième fois — la nationalisation d'ArcelorMittal France. 106 voix contre 49. Mélenchon jubile : « Sauvons l'acier français, sauvons nos emplois : nationalisons ArcelorMittal ! »
Le texte ne passera pas. Le Sénat l'a déjà rejeté en février, le gouvernement y est opposé. Tout le monde le sait, Mélenchon le premier. C'est du théâtre. Mais ce théâtre mérite une réponse, parce que le diagnostic qu'il vend est exactement inversé : il propose plus d'État pour soigner une maladie causée par l'État.
Reprenons.
ArcelorMittal n'est pas en faillite. La sidérurgie européenne est asphyxiée.
Premier mensonge par omission : ArcelorMittal se porte bien. 61,4 milliards de dollars de chiffre d'affaires, 125 000 salariés dans le monde. Le groupe est profitable. Il investit massivement — en Inde, au Brésil, aux États-Unis.
Ce qui agonise, c'est sa branche européenne. Et pas seulement la sienne : ThyssenKrupp supprime 11 000 postes en Allemagne, Tata Steel ferme ses hauts-fourneaux au Royaume-Uni, Liberty Steel est en lambeaux. La production d'acier française est passée de 14 millions de tonnes en 2021 à 10,76 millions en 2024. Moins 23 % en trois ans.
Quand TOUS les sidérurgistes s'effondrent sur UN continent et prospèrent partout ailleurs, le problème n'est pas l'actionnaire. Le problème est le continent. Changer le nom sur la porte ne change rien à l'équation économique. Ça change juste qui paie les pertes : le contribuable au lieu de Mittal.
D'où vient l'asphyxie ? Trois causes. Les trois portent la signature de l'État.
1. L'énergie : un suicide réglementaire
Produire une tonne d'acier, c'est d'abord de l'énergie. Or l'électricité industrielle européenne coûte 2 à 3 fois le prix américain, et le gaz 3 à 4 fois.
Ce n'est pas une fatalité géologique. C'est le résultat de décisions politiques empilées : un marché européen de l'électricité qui indexe le prix de l'électron nucléaire français sur le coût marginal des centrales à gaz allemandes ; l'ARENH, qui a forcé EDF à brader sa production à des intermédiaires parasites pendant 15 ans au lieu de signer des contrats long terme avec les électro-intensifs ; la fermeture de Fessenheim en 2020 — deux réacteurs amortis, parfaitement fonctionnels, arrêtés pour un accord électoral avec les Verts ; vingt ans de sous-investissement nucléaire pendant que l'Allemagne imposait à toute l'Europe sa religion antinucléaire.
La France avait l'électricité la moins chère et la plus décarbonée d'Europe. Elle avait UN avantage comparatif industriel massif. L'État l'a méthodiquement détruit. Et Mélenchon, qui a passé sa carrière à réclamer la sortie du nucléaire, vient aujourd'hui pleurer la désindustrialisation. L'incendiaire se déguise en pompier.
2. Le carbone : l'Europe taxe ses usines, pas ses importations
Le système ETS impose aux aciéristes européens un coût du CO2 de 60 à 80 € la tonne. L'acier chinois, indien, turc ne paie rien. Résultat mécanique : on ne décarbone pas la sidérurgie, on la délocalise. La tonne d'acier produite à Tangshan émet PLUS qu'à Dunkerque — mais elle n'apparaît pas dans les statistiques européennes, donc Bruxelles s'autocongratule.
Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) censé corriger ça ? Annoncé en 2021, pleinement opérationnel en 2026 au mieux, truffé de trous (il ne couvre pas les produits transformés : importez des pièces auto en acier chinois, zéro taxe). Cinq ans pendant lesquels on a demandé aux usines européennes de courir un 100 mètres avec un sac de ciment sur le dos.
Et la « décarbonation » qu'on exige d'ArcelorMittal — remplacer les hauts-fourneaux par des fours électriques à hydrogène — n'est rentable nulle part en Europe au prix actuel de l'électricité. Le business plan initial reposait sur le gaz russe bon marché. Ce gaz n'existe plus. L'État exige donc un investissement de plusieurs milliards dont la rentabilité est négative, et s'étonne que l'entreprise hésite.
3. La fiscalité de production : l'exception française
Avant même de vendre une tonne d'acier, une usine en France paie des impôts de production parmi les plus élevés d'Europe — plusieurs fois le niveau allemand. C&S, CVAE, CFE, versement mobilité, taxes foncières : la France taxe l'outil de production, pas le profit. C'est la fiscalité la plus stupide qui existe : elle frappe les entreprises MÊME quand elles perdent de l'argent, c'est-à-dire exactement au moment où elles ferment des sites.
« Mais la Chine subventionne son acier ! »
Vrai. La surcapacité chinoise est réelle et le dumping aussi. C'est l'argument le plus solide du camp d'en face — alors traitons-le honnêtement.
D'abord : la Chine inonde le monde entier, pas seulement l'Europe. Pourtant la sidérurgie américaine investit, l'indienne explose, la turque résiste. Tout le monde subit le même dumping chinois. Seule l'Europe s'effondre. Le dumping est le vent de face ; les boulets aux pieds, c'est nous qui les avons fondus — avec notre propre acier, ironiquement.
Ensuite : si la réponse au dumping est commerciale (clauses de sauvegarde, antidumping — instruments qui existent et que Bruxelles utilise mollement), en quoi la NATIONALISATION y répond-elle ? Une usine publique subira exactement le même prix mondial de l'acier qu'une usine privée. Elle vendra à perte, et la perte sera socialisée. C'est toute la différence : Mittal, lui, n'a pas le droit d'imprimer vos impôts.
Le précédent que Mélenchon ne citera jamais : on a DÉJÀ nationalisé la sidérurgie française
C'est le cœur du dossier, et c'est un silence assourdissant à gauche.
1981 : Mitterrand nationalise Usinor et Sacilor. La sidérurgie devient propriété du peuple français. Résultat ? Quatorze ans de pertes abyssales — l'État y engloutit l'équivalent de dizaines de milliards d'euros actuels — PENDANT que les effectifs fondent : la sidérurgie française passe d'environ 100 000 emplois au début des années 80 à moins de 40 000 au milieu des années 90. L'État actionnaire n'a sauvé ni les emplois, ni les sites, ni l'argent public. Il a perdu les trois.
1995 : privatisation. L'entité redevient rentable, se redresse, fusionne, devient Arcelor — un champion européen que le monde entier nous envie en 2006, au point que Mittal paie 27 milliards d'euros pour l'avaler.
L'expérience a été faite. En vraie grandeur, sur cette industrie exacte, dans ce pays exact. La nationalisation a accompagné l'hémorragie ; la privatisation a précédé le redressement. Proposer de la refaire en espérant un résultat différent, c'est la définition même de quelque chose.
Et le bilan général de l'État actionnaire français n'est pas meilleur ailleurs : Crédit Lyonnais (le sinistre le plus coûteux de l'histoire bancaire française), Areva (recapitalisée en urgence après le fiasco finlandais et UraMin), Bull (perfusé pendant des décennies pour rien). Les succès existent — Chantiers de l'Atlantique, le parc nucléaire historique d'EDF — mais ce sont des monopoles naturels ou des niches sans concurrence mondiale. L'acier est l'exact inverse : une commodité mondialisée en surcapacité. Le pire terrain possible pour un actionnaire public.
Le coût du caprice
Le rapporteur communiste du texte estime lui-même la nationalisation à 3-4 milliards d'euros. Pour acquérir quoi ? Des sites coupés du groupe mondial, privés de ses débouchés commerciaux, de ses approvisionnements, de sa R&D, de ses synergies logistiques. ArcelorMittal France isolée vaut moins que ArcelorMittal France intégrée — la nationalisation détruit de la valeur AVANT MÊME le premier jour de gestion publique.
Et ces 3-4 milliards n'achètent que les murs. Ils ne financent ni la décarbonation (5 à 10 milliards supplémentaires), ni les pertes d'exploitation d'usines structurellement non compétitives — pertes que l'État devra éponger chaque année, comme entre 1981 et 1995. Avec quel argent, dans un pays à 3 200 milliards de dette et 5,8 % de déficit ? Celui qu'on prendra aux entreprises encore vivantes, via les impôts de production qui tuent déjà l'industrie. La boucle est bouclée : l'État détruit la compétitivité, constate les dégâts, et propose de se les racheter à crédit.
Ce qu'il faudrait faire (et qui ne coûte presque rien)
La solution n'est pas un chèque, c'est un désarmement réglementaire :
Électricité nucléaire en contrats long terme à prix coûtant pour les électro-intensifs — ce que la Finlande fait avec Olkiluoto, ce que la France de 1980 faisait naturellement. Découplage du prix de l'électricité de celui du gaz. Suppression des impôts de production sur l'industrie lourde, alignement sur l'Allemagne. CBAM réel, immédiat, étendu aux produits transformés — la réciprocité commerciale n'est pas du protectionnisme, c'est l'application de nos propres règles aux autres. Et un moratoire sur toute norme nouvelle frappant la sidérurgie tant que la concurrence n'y est pas soumise.
Rien de tout cela ne nécessite de nationaliser quoi que ce soit. Tout cela nécessite que l'État cesse de faire ce qu'il fait. C'est apparemment au-dessus de ses forces — il est plus facile de dépenser 4 milliards que de renoncer à un pouvoir.
Conclusion
Mélenchon a raison sur un point : l'acier français est stratégique et il se meurt. Mais son ordonnance est celle d'un médecin de Molière : le patient s'affaiblit, saignons-le davantage.
Les hauts-fourneaux de Dunkerque ne ferment pas parce que leur propriétaire est indien. Ils ferment parce que l'Europe a rendu impossible la production d'acier sur son sol : énergie sabordée, carbone taxé unilatéralement, fiscalité confiscatoire, normes empilées. L'État n'est pas le pompier de cette histoire. Il en est le pyromane — et il réclame maintenant les clés de la maison qu'il a incendiée.
On a déjà donné. 1981-1995. Des dizaines de milliards et 60 000 emplois détruits sous pavillon public. La seule chose que la nationalisation garantit, c'est que la prochaine fermeture d'usine sera signée par un ministre.
🔴 Sauvons l'acier français, sauvons nos emplois : nationalisons ArcelorMittal !
Retrouvez mon intervention à l'occasion d'un rassemblement en soutien à la nationalisation d'ArcelorMittal.
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