Anonyme
Jâai soixante-treize ans.
Les enfants appellent pendant les fĂȘtes. Les petits-enfants envoient des emojis. La semaine derniĂšre, je suis tombĂ©e dans la salle de bain et je suis restĂ©e une demi-heure par terre avant de rĂ©ussir Ă me relever. Je ne lâai dit Ă personne â je sais trĂšs bien ce quâils diraient.
Je vis seule dans le mĂȘme appartement de Salamanque oĂč jâai Ă©levĂ© mes trois enfants.
Cent dix mĂštres carrĂ©s qui autrefois semblaient trop petits et qui aujourdâhui me paraissent immenses. La chambre dâAna est toujours la chambre dâAna, mĂȘme si Ana a quarante-sept ans et vit Ă Barcelone avec son mari et ses deux enfants. La chambre des garçons a encore les meubles de quand ils avaient huit et dix ans. Parfois je pense Ă les changer, mais je ne le fais pas.
Mon mari est mort il y a onze ans. Une crise cardiaque, rapide, sans prĂ©venir. AprĂšs ça, jâai appris Ă faire seule beaucoup de choses que nous faisions ensemble auparavant. Aller Ă la banque. Appeler le plombier. Mâasseoir Ă la table de la cuisine avec une seule tasse.
Les premiĂšres annĂ©es ont Ă©tĂ© les plus difficiles. Maintenant, câest simplement ma vie.
Mes enfants sont de bonnes personnes. Je tiens Ă le prĂ©ciser, parce que ce que je vais raconter ne signifie pas quâils soient de mauvais enfants. Ce sont de bonnes personnes avec leurs propres vies, leurs emplois, leurs crĂ©dits, leurs problĂšmes.
Ana appelle le dimanche. Toujours Ă la mĂȘme heure, entre une heure et une heure et demie de lâaprĂšs-midi, aprĂšs le dĂ©jeuner. Nous parlons vingt minutes. Elle me demande comment je vais, je lui raconte quelque chose du quartier, elle me parle des enfants. Câest un appel ordonnĂ© et rĂ©gulier, comme un rendez-vous mĂ©dical.
Luis, lâaĂźnĂ©, vit Ă Bilbao. Il appelle moins souvent â toutes les deux ou trois semaines. Quand il appelle, il parle vite, il y a toujours quelque chose derriĂšre lui : des voix, la tĂ©lĂ©vision ou le bruit de sa maison. Jâai lâimpression quâil appelle entre deux choses.
Le petit, Carlos, vit Ă Valence. Câest celui qui tarde le plus. Parfois, trois semaines passent. Quand je lui fais une remarque, il mâenvoie un audio WhatsApp de quarante secondes. Les audios de quarante secondes me sont difficiles â je ne sais pas pourquoi, mais ils me coĂ»tent.
Les petits-enfants mâĂ©crivent pour leur anniversaire et pour le mien. Des emojis, quelques cĆurs. Les plus grands ont dĂ©jĂ seize ou dix-sept ans. Je sais quâĂ cet Ăąge-lĂ , les grands-parents ne sont pas une prioritĂ©. Je le sais. Mais parfois jâouvre mon tĂ©lĂ©phone en espĂ©rant trouver quelque chose⊠et il nây a rien. Alors je le referme.
La semaine derniÚre, je suis tombée dans la salle de bain.
CâĂ©tait idiot â jâai glissĂ© sur le tapis que jâai devant la douche, celui qui est lĂ depuis des annĂ©es et que je dis toujours vouloir changer. Je suis tombĂ©e sur le cĂŽtĂ©, ma hanche a heurtĂ© le sol, et pendant un instant je nâai pas trĂšs bien compris ce qui venait de se passer.
Jâai essayĂ© de me relever et je nâai pas pu. Le sol Ă©tait froid et jâĂ©tais lĂ , allongĂ©e, Ă regarder les meubles dâen bas comme je ne les avais jamais vus auparavant.
Jâai mis quarante minutes. Je me suis dĂ©placĂ©e lentement jusquâau mur, je mây suis accrochĂ©e, jâai essayĂ© plusieurs fois. Finalement, jây suis arrivĂ©e. Je me suis assise sur le bord de la baignoire et je suis restĂ©e immobile un moment, le cĆur battant Ă toute vitesse.
Je ne me suis rien cassĂ©. Je nâai quâun bleu sur la hanche qui me fait encore mal quand je me couche sur le cĂŽtĂ©.
Ce soir-lĂ , Ana mâa appelĂ©e â câĂ©tait dimanche, son appel dâune heure. Je lui ai dit que jâallais bien, que jâavais regardĂ© un film, que le temps sâĂ©tait amĂ©liorĂ©. Je ne lui ai pas parlĂ© du sol.
Je ne lâai dit Ă aucun dâeux.
Je sais parfaitement ce qui se passerait si je le racontais.
Ana dirait que je devrais venir vivre chez elle. Elle le dirait avec les meilleures intentions du monde. Mais je suis dĂ©jĂ allĂ©e dans lâappartement dâAna â cent dix mĂštres carrĂ©s, trois chambres, deux adolescents, son mari qui travaille depuis la maison. Il nây a pas de vraie place pour moi lĂ -bas. Il y aurait une place physique, une chambre, mais je passerais mes journĂ©es Ă essayer de ne pas dĂ©ranger et eux passeraient les leurs Ă essayer de ne pas me faire sentir que je dĂ©range.
Luis dirait dâengager quelquâun. Quâil existe des services dâaide Ă domicile, que ce nâest pas si cher, que câest la solution la plus raisonnable. Luis a toujours la solution la plus raisonnable.
Carlos ne saurait pas quoi dire et mâenverrait un audio.
Et moi, je finirais par les rassurer tous, en disant que je vais bien, que ce nâest pas si grave, quâon verra plus tard. Et tout redeviendrait comme avant.
Alors je ne dis rien.
Jâai achetĂ© un tapis antidĂ©rapant au supermarchĂ©. Jâai mis trois jours Ă me dĂ©cider Ă sortir pour aller lâacheter parce que ma hanche me faisait mal. Mais jây suis allĂ©e seule, je lâai achetĂ© seule, je lâai installĂ© seule.
Comme je fais tout.
Ce matin, je me suis levĂ©e, jâai prĂ©parĂ© le cafĂ©, je me suis assise dans la cuisine avec le soleil qui entre par la fenĂȘtre Ă neuf heures. Jâai Ă©coutĂ© les bruits de lâimmeuble â lâascenseur, les voisins du troisiĂšme, un chien qui aboie deux Ă©tages plus haut.
Jâai pensĂ© Ă mes enfants. Au fait que ce sont de bonnes personnes. Quâils ont leurs vies.
Jâai pensĂ© Ă mon mari et Ă la façon dont il me disait toujours que jâĂ©tais trop fiĂšre pour demander de lâaide. Il avait raison, comme presque toujours.
Jâai bu mon cafĂ© lentement.
Et jâai pensĂ© que jâaimerais quâun de mes enfants appelle aujourdâhui. Pas un dimanche. Pas entre une heure et une heure et demie. Juste comme ça, sans raison.
Personne nâa encore appelĂ©.
Avez-vous quelquâun de plus ĂągĂ© dans votre vie â un pĂšre, une mĂšre, un grand-parent â qui traverse peut-ĂȘtre quelque chose sans vous le dire pour ne pas vous inquiĂ©ter ? Quand est-ce que vous avez appelĂ© pour la derniĂšre fois, sans raison particuliĂšre ?