Il y a un tweet qui a fait 2 800 likes cette semaine et qui résume un malaise croissant dans la tech : "You have no idea how much pushback there is against vibe coding from actual software engineers."
Au même moment, Apple retire des applications de vibe coding de l'App Store. Un développeur construit un système IA qui postule à 700 emplois et décroche un poste. Et des milliers de non-développeurs expédient des produits fonctionnels chaque jour depuis leur terminal.
Ce qui se passe en ce moment n'est pas un débat technique. C'est un conflit de légitimité. Et il faut en parler franchement.
D'un côté, des ingénieurs logiciels qui ont passé des années à maîtriser leur craft. Ils ont appris les design patterns, la gestion mémoire, l'architecture distribuée, la sécurité applicative. Ils ont accumulé une expertise réelle à travers des milliers d'heures de pratique. Et ils voient arriver des gens qui n'ont jamais ouvert un IDE, qui tapent trois phrases en anglais, et qui produisent en une heure ce qui leur prenait une semaine. Leur réaction est compréhensible : ce n'est pas du vrai code, ça ne tiendra pas, ces gens ne savent pas ce qu'ils font.
De l'autre côté, des entrepreneurs, des designers, des marketeurs, des dirigeants qui avaient des idées depuis des années mais pas les moyens de les construire. Ils savaient exactement ce dont ils avaient besoin. Ils savaient décrire le produit, le marché, les contraintes. Ce qui leur manquait, c'était l'exécution technique. Ils étaient prisonniers d'un goulot d'étranglement : trouver un développeur, le briefer, attendre, itérer, payer, recommencer. L'IA vient de supprimer ce goulot.
Je fais partie de cette deuxième catégorie. Je sais coder. J'ai codé pendant des années. Mais je dirige une entreprise de e-commerce, et le temps que je peux consacrer au développement est proche de zéro. Avant Claude Code, j'avais les idées mais pas les outils. Maintenant j'ai les deux. Et je me sens totalement légitime pour créer du logiciel, parce que la légitimité n'a jamais été dans la capacité à taper des lignes de code. Elle est dans la capacité à résoudre un problème réel.
Le reproche que les ingénieurs font aux vibe coders, c'est qu'ils ne comprennent pas ce qu'ils produisent. C'est souvent vrai. Mais posons la question autrement : est-ce que le directeur d'un restaurant a besoin de savoir cuisiner chaque plat pour diriger une cuisine ? Est-ce qu'un architecte a besoin de savoir poser des briques pour concevoir un bâtiment ? La réponse est non. Ce qui compte, c'est de savoir ce que le résultat doit être, comment vérifier qu'il est conforme, et quand faire appel à un spécialiste.
Et c'est exactement ce qui différencie le vibe coder dangereux du vibe coder compétent. Le premier accepte tout ce que l'IA produit sans vérifier. Le second met en place des garde-fous : des tests automatiques, des critères d'évaluation, des boucles de feedback, un pipeline de validation. Il ne lit pas chaque ligne de code, mais il sait si le résultat fonctionne. Et quand il ne sait pas, il le sait.
Il faut être honnête sur un point : le code généré par IA a une propriété spécifique. Il est souvent correct mais décorrélé de la compréhension de celui qui l'a demandé. Un développeur junior qui écrit du mauvais code sait généralement pourquoi il l'a écrit. Celui qui accepte du code IA peut ne pas voir la faille. C'est un risque réel, et les ingénieurs qui le pointent ont raison de le faire.
Le vrai problème n'est pas le vibe coding. Le vrai problème, c'est le vibe coding sans discipline. Et ça, c'est exactement le même problème que le "vrai" coding sans discipline : du code écrit par des développeurs expérimentés qui ne testent pas, qui ne documentent pas, qui ne font pas de code review, ça existe depuis toujours. La dette technique n'a pas attendu l'IA pour s'accumuler.
Ce qui est en train de se passer, c'est une redistribution de la légitimité à construire du logiciel. Pendant trente ans, cette légitimité appartenait exclusivement à ceux qui maîtrisaient les langages de programmation. C'était un club fermé, avec ses codes, ses hiérarchies, ses rituels d'initiation. L'IA vient d'ouvrir la porte de ce club.
Et comme à chaque fois qu'un club s'ouvre, ceux qui étaient à l'intérieur résistent. Pas parce qu'ils ont tort sur le fond (la qualité du code compte, la dette technique est réelle, les failles de sécurité sont dangereuses). Mais parce que leur statut reposait en partie sur la rareté de leur compétence. Quand cette compétence devient accessible, le statut vacille.
La bonne réponse pour les ingénieurs n'est pas de se battre contre le vibe coding. C'est de se repositionner sur ce que le vibe coding ne sait pas faire : détecter quand l'IA hallucine une architecture, vérifier qu'un système tient sous charge, sécuriser ce qui doit l'être, évaluer la qualité de ce qui a été généré. Ce sont les métiers qui gagnent en valeur quand tout le monde peut produire du code.
La bonne réponse pour les vibe coders n'est pas de mépriser les ingénieurs. C'est d'investir dans les garde-fous : les tests, les évaluations automatiques, les pipelines de validation. Pas parce qu'un ingénieur le dit. Parce que sans ça, le produit casse. Et quand le produit casse en production, personne ne demande si le code a été écrit par un humain ou par une IA. On demande pourquoi personne n'a vérifié.