Ă la fin des annĂ©es 1980, un homme entra au British Museum avec une petite tablette dâargile brune que son pĂšre avait rapportĂ©e du Moyen-Orient aprĂšs la guerre. Il nâavait aucune idĂ©e de ce qui y Ă©tait Ă©crit.
Lâun des plus grands spĂ©cialistes mondiaux des Ă©critures anciennes jeta un regard aux premiĂšres lignes â et la piĂšce sembla soudain plongĂ©e dans le silence.
Il faudrait encore vingt ans avant quâil puisse lâĂ©tudier correctement.
Ce quâil finit par dĂ©couvrir bouleversa une grande partie de ce que lâon croyait savoir sur le plus ancien rĂ©cit jamais racontĂ©.
Irving Finkel est conservateur au British Museum et lâun des plus grands experts mondiaux du cunĂ©iforme â le systĂšme dâĂ©criture de lâancienne MĂ©sopotamie.
Il a traduit des milliers de tablettes dâargile : contrats, priĂšres, listes de courses, berceuses, formules magiques. Selon tous ceux qui le connaissent, ce nâest pas un homme facilement impressionnable.
La tablette lui fut confiée de nouveau pour une étude complÚte en 2009.
Il passa quatre années à la traduire.
Ce quâil dĂ©couvrit nâĂ©tait pas simplement une histoire.
CâĂ©tait un manuel.
Un guide pratique. Le dieu babylonien Enki, souhaitant sauver lâhumanitĂ©, donnait Ă un homme nommĂ© Atra-hasis des instructions prĂ©cises pour construire une arche. MatĂ©riaux. Dimensions. QuantitĂ©s. MĂ©thodes. Soixante lignes dâinstructions de construction navale de lâĂąge du bronze, rĂ©digĂ©es entre 1900 et 1700 avant notre Ăšre.
Mais un détail stupéfia particuliÚrement Finkel.
Lâarche Ă©tait ronde.
CâĂ©tait un immense coracle mĂ©sopotamien â une embarcation en forme de panier, semblable Ă celles qui Ă©taient encore utilisĂ©es dans le sud de lâIrak jusquâau XXe siĂšcle. Les instructions mentionnaient des cordes en fibres de palmier, une structure en bois et du bitume chauffĂ© pour lâĂ©tanchĂ©itĂ©. La tablette dĂ©crivait une base reprĂ©sentant environ les deux tiers dâun terrain de football, avec des parois hautes de six mĂštres.
Puis, vers la fin de la tablette, apparut la phrase qui choqua véritablement les chercheurs.
Lâinstruction concernant les animaux :
« Deux par deux. »
Pendant des siĂšcles, ces mots avaient Ă©tĂ© considĂ©rĂ©s comme exclusivement liĂ©s au Livre de la GenĂšse â une formule familiĂšre des livres pour enfants, des peintures et des films consacrĂ©s Ă NoĂ©.
Et pourtant, ils Ă©taient plus anciens que la Bible de prĂšs dâun millĂ©naire.
DĂ©jĂ prĂ©sents dans la tradition babylonienne avant mĂȘme lâapparition des scribes hĂ©breux qui rĂ©digĂšrent la GenĂšse.
Lorsque Finkel publia sa traduction en 2014 dans un livre intitulé The Ark Before Noah, la réaction fut immédiate et mondiale.
Mais il ne sâarrĂȘta pas Ă la traduction.
Il voulait savoir si le modÚle babylonien pouvait réellement fonctionner.
Alors il construisit le bateau.
Il apporta les spĂ©cifications de la tablette Ă des constructeurs navals traditionnels du Kerala, en Inde â oĂč lâart de fabriquer les coracles existe encore â et participa Ă la crĂ©ation dâune rĂ©plique Ă un tiers de lâĂ©chelle rĂ©elle. Ils suivirent exactement la recette antique : cordes en fibres de palmier, membrures en bois, bitume chauffĂ©.
Lorsquâils le mirent Ă lâeau, il flotta.
LâingĂ©nierie de lâĂąge du bronze avait encore fait ses preuves.
MĂ©sopotamiens, HĂ©breux, Grecs, Hindous â des civilisations sĂ©parĂ©es par dâimmenses distances et des siĂšcles dâhistoire portaient toutes leur propre version du mĂȘme souvenir : les pluies sont tombĂ©es, les eaux sont montĂ©es, et quelquâun a construit quelque chose qui pouvait flotter.
La tablette de lâArche est assez petite pour tenir dans une seule main. Elle appartient Ă un collectionneur privĂ© et est rarement exposĂ©e. La plupart des gens ne la verront jamais.
Mais pendant quatre mille ans, dans ce petit morceau dâargile irakienne sĂ©chĂ©e, la rĂ©ponse Ă lâune des plus anciennes questions de lâhumanitĂ© attendait silencieusement :
Comment survivons-nous lorsque tout est perdu ?
Nous construisons quelque chose qui flotte.
Nous emportons ce que nous aimons.
Et ensuite, nous racontons lâhistoire, afin que la prochaine fois, quelquâun dâautre sache quoi faire.