Version française :
Crabe
En 2009, mes parents sont venus au Japon pour me voir pour la première fois.
Je vivais alors dans une petite chambre un peu sombre,
où l’humidité semblait s’incruster même quand il ne pleuvait pas.
Je voulais leur faire plaisir.
Leur offrir quelque chose de bon.
Alors, j’ai acheté une moitié de crabe-araignée.
Il avait été cuit sur le bateau, puis congelé.
Ce n’était que la moitié d’un corps : quatre longues pattes, une pince unique, sans carapace.
Mais c’était une moitié parfaite.
Sa robe affichait un rouge si éclatant,
et sous mes yeux, ce trésor de chair blanche et tendre débordait de délicieuses promesses,
comme s’il humait encore le grand large et l’air iodé de l’océan.
Ça m’a coûté environ 2 980 yens.
Mais il valait bien mes quatre heures de boulot.
Je l’ai calé comme j’ai pu dans le congélateur du vieux frigo laissé par l’ancien locataire.
C’était un peu juste, mais en claquant la porte, j’ai laissé le froid veiller sur sa beauté.
« Il est déjà cuit », je leur ai dit. « On va se régaler demain ! »
Le lendemain, je suis rentré à dix heures du soir, en traînant les pieds.
Mais au fond de moi, à l’idée de retrouver ce crabe, mon cœur avait un petit bond de joie.
La chambre était sombre, comme d’habitude.
Humide, aussi.
L’odeur de moisissure était toujours là,
mais ce soir-là, elle s’était effacée devant autre chose.
Une épaisse vapeur de crabe flottait dans l’air.
Dans la cuisine, juste à côté de la porte, ma vieille poêle respirait lentement sur le feu.
Ma mère m’a vu et m’a souri.
Elle a soulevé le couvercle d’un geste doux,
comme si elle n’attendait que ce moment-là.
Le crabe était là.
Coupé en morceaux, rouge et blanc, fumant.
Le jus chaud s’en échappait doucement, goutte à goutte,
comme s’il hésitait à tomber.
« Je t’avais dit de ne pas le cuire... »
Ils m’ont expliqué qu’il était congelé,
qu’il avait l’air cru,
et qu’ils avaient eu peur que cela nous fasse du mal.
Leurs raisons étaient simples.
Et elles étaient raisonnables —
Mais bon, un crabe une fois bouilli ne va pas faire marche arrière.
Alors, on l’a mangé.
La chair était un peu sèche.
Un peu dure.
On l’avait clairement trop cuite.
Mais le bouillon —
avait quelque chose de particulier.
Un petit éclat subtil, persistant.
Pas tout à fait explicable.
C’était riche.
Étrangement bon.
Sur le moment, je me suis dit que ce goût-là ne venait pas seulement du crabe,
mais aussi de quelque chose qui s’y était mêlé,
sans nom.
Avec les années, mes parents ont pris l’habitude de voyager.
Ils ne font plus ce genre de petites erreurs.
Mais parfois, sans prévenir,
cette chambre me revient.
La petite table basse.
Nous trois assis tout près.
L’air humide.
La vapeur.
Et le crabe, un peu trop cuit,
comme s’il n’avait pas encore fini de partir.
Ce goût —
n’a pas disparu.
Il est toujours là,
quelque part où l’on ne peut plus retourner.