Je voulais vous parler d’une femme, que la France connaît désormais sous le prénom de Sonia. Ce n’est pas son vrai prénom et pour cause : Sonia vit sous légende, c’est-à-dire sous une nouvelle identité depuis que le 15 novembre 2015, elle a contacté la police pour prévenir qu’elle savait où se trouvait le cerveau des attentats, qu’avec d’autres, il projetait de nouveaux bains de sang ; qu’elle, Française musulmane, avait ces fanatiques en horreur, et qu’elle acceptait d’aider à ce qu’on les arrête. Son action, héroïque, a fait basculer sa vie, celle de ses deux enfants, et de son compagnon. Depuis lors, ils vivent sous une nouvelle identité, dans un lieu tenu secret, avec des difficultés à joindre les deux bouts. C’est ce qu’ont appris des millions de téléspectateurs en regardant la série documentaire que lui a consacrée France 2 à l’occasion des 10 ans du 13 novembre.
Dans les jours qui ont suivi la diffusion, la société de production Capa a commencé à recevoir des messages de téléspectateurs demandant comment ils pouvaient concrètement aider Sonia. Les dirigeants de Capa étaient embêtés : difficile de lancer une cagnotte avec le statut d’entreprise privée. Ils se sont tournés vers Arthur Desnouveaux, rescapé du 13 novembre, fondateur de l’association de victimes Life for Paris, qui a lancé immédiatement la cagnotte. Il en espérait 15 000 euros pour Sonia, la cagnotte a récemment dépassé les 150 000 (MAJ : la cagnotte a depuis dépassé les 200 000 euros) Quand je l’ai appelé pour préparer cette chronique, Arthur Desnouveaux m’a précisé que les commentaires étant ouverts sur le site, Sonia peut y lire les milliers de messages de gratitude de citoyens lambda qui n’auront jamais l’occasion de la remercier.
« Je voudrais être madame tout le monde, dit-elle dans le documentaire. Et je suis madame personne. »
Face au succès de la cagnotte, l’État a dû improviser et ouvrir un « compte pivot » - c’est-à-dire un compte intermédiaire – sur lequel la somme sera transférée, puis retransférée à Sonia par le service approprié, puisque personne ne peut connaître sa nouvelle identité. « J’ai fait mon devoir de citoyenne », répète-t-elle dans le documentaire. Hemingway définissait le courage comme « la grâce sous la pression ». Il y a une grâce en effet dans la simplicité avec laquelle Sonia raconte son choix. Comme les Justes – vous savez, ceux qui ont caché des Juifs pendant la seconde guerre mondiale – et qu’on a souvent dû convaincre d’accepter d’être décorés. Ils répondaient : « oui, j’ai caché, mais cela m’a paru normal ».
Qui a ça en lui ? Est-ce que ça se travaille ? Est-ce que ça s’éduque ? D’où vient que certains franchissent ce Rubicon intime qui sépare en chaque être le bien de l’indifférence. Le courage de la tétanie ? C’est un des mystères de l’humanité. En attendant, il me semble que la France s’honorerait à décorer Sonia de la Légion d’honneur. Il faudra là encore improviser quelque chose. Décorer une ombre. Mais son courage le mérite. Puisse-t-il tous nous inspirer.