Qui osera dire que le "type juif" n'existe pas ? Pour la deuxiÚme fois de ma vie, j'ai été la cible d'injures antisémites dans le métro sans avoir prononcé un mot.
Cela s'est passĂ© vendredi aprĂšs-midi, de retour d'une hospitalisation de jour. J'Ă©tais assis, un peu groggy encore, le regard dans le vague, quand tout Ă coup j'ai eu l'impression qu'un type, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'annĂ©es, assis sur un stapontin, me fixait d'un drĂŽle d'air (patibulaire, mais presque, comme eĂ»t dit Coluche). Quand je l'ai regardĂ© Ă mon tour, j'ai eu droit Ă un impressionnant doigt d'honneur. Je me suis retournĂ©, pas encore tout Ă fait sĂ»r d'ĂȘtre l'heureux destinataire de la blandice.
L'incertitude, comme les plaisirs d'amour, n'a duré qu'un moment. Le lascar s'est mis alors à déverser un flot ininterrompu d'injures. En vrac : "Sale juif. On vous déteste. Tout le monde vous déteste. Sale juif, oui, sale juif. Moi je suis marocain. Tueur d'enfants. C'est fini pour vous. Vous nous faite plus peur." J'en oublie certainement.
Le mot "sioniste" n'a pas été prononcé, je crois.
Cela a duré quelques minutes, puis le gars est descendu. Presque rien, en somme.
Dans la rame, pas plus qu'en 2013 oĂč j'avais subi une agression plus virulente, personne n'avait bronchĂ©. Certains avaient l'air un peu gĂȘnĂ©s ; d'autres, le nez dans leur tĂ©lĂ©phone, avaient fait mine de ne rien entendre. Certains avaient peut-ĂȘtre eu un peu peur que le type ne sortĂźt un couteau. D'autres avaient peut-ĂȘtre pensĂ©, tout en condamnant intĂ©rieurement la violence du propos, que tout ça Ă©tait la faute d'IsraĂ«l et de Netanyahou (les mĂ©lenchonistes aussi prennent le mĂ©tro).
à la sortie, l'employée à qui l'on a, pour la forme, signalé l'incident nous a demandé comment l'agresseur avait su que j'étais juif. Je n'ai pas osé lui montrer mon nez : elle n'aurait pas osé rire. Elle n'était pas censée savoir que nous sommes un peuple, et pas seulement une confession...
Cet épisode ne viendra pas grossir les statistiques. Je n'ai pas pris la peine de porter plainte, pas plus qu'en 2013. Franchement, à quoi bon ?
La comparaison entre les deux agressions m'a toutefois confirmĂ© que, sous l'apparent monotonie de sa rhĂ©torique (l'indĂ©modable "sale juif"), enrichie de quelques variantes ("tueurs d'enfants"), l'insulteur antisĂ©mite est devenu plus optimiste. Les haĂŻsseurs de juifs semblent dĂ©sormais plus sĂ»rs d'eux-mĂȘmes, porteurs d'une nouvelle espĂ©rance : celle de leur victoire imminente. "C'est terminĂ© pour vous" signifiait manifestement : "Votre temps dans ce pays est comptĂ©" . Ils n'ont peut-ĂȘtre pas tort.
Quelle part faut-il faire, dans cet épisode, au fait que, par deux fois, mes agresseurs ont cru bon de me faire savoir qu'ils venaient d'un pays musulman (le Kosovo en 2013, le Maroc en 2026) ? Les statistiques d'agressions antisémites sont hélas sans appel. Et dans ce domaine, si les généralisations sont odieuses, l'aveuglement est irresponsable. La porosité de l'islam identitaire (mot que je préfÚre à celui, trop restreint, d'islam politique) aux thÚmes antisémites est avérée. Je hais les racistes mais je mépriserais un pseudo-antiracisme qui refuserait de regarder en face cette réalité, si déplaisante ou dégrisante qu'elle soit.
J'ai prĂ©cisĂ© au dĂ©but de ce trop long post que je sortais d'une hospitalisation de jour, oĂč j'avais subi une lĂ©gĂšre anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale. Vendredi, la rame de mĂ©tro Ă©tait comme une seconde salle de rĂ©veil. Un peu rude...