Triste et magnifique histoire d’une vie ordinaire qui devient une vie extraordinaire pour la postérité. Merci 🙏🏻
Elle n'avait pas de nom digne d'être conservé. Pas de mère. Pas de sécurité. Aucun avenir que quiconque puisse entrevoir.
Mais elle s'en est forgé un malgré tout – et le monde ne lui en a jamais rendu hommage.
Elle est née Alphonsine Rose Plessis le 15 janvier 1824, dans un minuscule village de Normandie, en France. Sa mère – la dernière survivante d'une famille noble désargentée – est partie alors qu'Alphonsine était encore toute petite, désespérée de trouver du travail à Paris. Elle n'est jamais revenue. Elle est morte quand Alphonsine avait six ans.
Alphonsine s'est alors retrouvée seule avec son père. Un alcoolique violent qui voyait sa fille non pas comme un enfant à élever, mais comme une ressource à exploiter.
Au début de son adolescence, elle avait été ballottée de famille en famille, exploitée comme main-d'œuvre bon marché et placée chez un vieil homme dans des conditions qui n'avaient rien à voir avec ses souhaits. Elle s'est enfuie. À maintes reprises. Elle courait dans les villages voisins, trouvait du travail dans des blanchisseries et des boutiques – tout pour échapper à la vie que son père avait tracée pour elle. Il la retrouvait toujours. Il la ramenait toujours de force. À quinze ans, elle s'échappa définitivement et gagna Paris.
Elle arriva sans rien. Ni argent. Ni relations. Pas de chaussures à sa taille. Elle dormait où elle pouvait et mangeait quand on avait pitié d'elle. Un metteur en scène, devenu célèbre par la suite, se souvint d'avoir vu une jeune fille aux joues creuses sur le Pont-Neuf, fixant un étal de frites comme les affamés fixent la nourriture – comme si elle appartenait à un autre monde. Il lui acheta un cornet de frites. N'y pensa plus.
Moins d'un an plus tard, il revit cette même jeune fille aux jardins de Ranelagh – au bras d'un noble, vêtue de soie, riant à une de ses plaisanteries.
Il faillit ne pas la reconnaître.
Alphonsine avait disparu. À sa place se tenait Marie Duplessis.
Elle avait choisi ce nom délibérément. « Marie », en hommage à la Vierge Marie – une ironie discrète et intime de la part d'une jeune fille qui comprenait parfaitement ce que le monde lui avait pris. Elle ajouta « Du » à son nom de famille pour paraître aristocratique. Elle trouva un précepteur et apprit à lire. Elle s'exerça à parler jusqu'à ce que toute trace de son accent normand disparaisse. Chaque matin, elle lisait les journaux de la première à la dernière page, non par simple divertissement, mais pour pouvoir discuter de politique, de littérature et d'actualité avec les hommes cultivés dont elle comptait intégrer le monde.
Elle avait compris une chose avec une clarté absolue : si la société avait décrété que sa beauté était son seul atout, elle ferait en sorte que cette beauté coûte une fortune – et se ferait payer malgré tout.
À seize ans, elle était devenue courtisane. Mais Marie Duplessis n'était pas comme les autres dans sa condition.
Elle était spirituelle. Elle était élégante. Sa curiosité désarmait les hommes puissants qui s'attendaient à être admirés, non contestés. Elle tenait un salon littéraire dans son appartement où se réunissaient écrivains, politiciens et artistes – non seulement pour sa compagnie, mais aussi pour ses conversations. Honoré de Balzac, l'un des plus grands romanciers de l'histoire, y était un habitué. Elle avait une loge réservée pour la première de chaque grand théâtre parisien. Elle collectionnait les œuvres d'art. Elle portait des camélias — blancs lorsqu'elle était disponible, rouges dans le cas contraire. La fleur était inodore, et c'était précisément le but recherché. Elle voulait être vue. La célébrité ne l'intéressait pas.
Franz Liszt — la première superstar internationale de la musique, un homme qui provoquait des évanouissements à travers l'Europe — tomba véritablement amoureux d'elle. Il voulait l'emmener à Constantinople. Il promit de revenir la chercher.
Il ne le fit jamais.
Alexandre Dumas fils — le fils du célèbre romancier, jeune, sans le sou et rongé par la jalousie envers tous les hommes qui pouvaient se permettre de l'entretenir — tomba lui aussi amoureux d'elle. Ils eurent une liaison qui dura près d'un an. Lorsqu'elle y mit fin, il ne put l'accepter. Il ne lui pardonna jamais. Il ne l'oublia jamais.
Marie continua son chemin.
En 1846, elle épousa le comte Édouard de Perregaux lors d'une cérémonie en Angleterre — une union non reconnue légalement en France, ce qui lui convenait parfaitement. Elle voulait avoir accès à son nom et à ses ressources sans pour autant renoncer à son indépendance. Car voici ce que les livres d'histoire ont tendance à omettre :
Marie Duplessis était généreuse.
Elle dépensait sans compter. Elle jouait. Elle vivait dans des appartements meublés de meubles Louis XV et ornés de tentures de soie, et montait des chevaux anglais importés. Mais elle aidait aussi, discrètement et avec constance, d'autres femmes prises au piège du même métier dans lequel elle avait été contrainte. À sa mort, les femmes qu'elle avait aidées se présentèrent à ses obsèques en pleurant – non par obligation, mais parce qu'elle les avait vues. Elle les avait comprises. Elle avait été à leur place, et elle leur avait tendu la main dès qu'elle le pouvait.
Elle vivait comme si elle savait que ses jours étaient comptés.
Et c'était peut-être le cas. La tuberculose – la maladie dévastatrice de l'époque – la rongeait déjà au début de la vingtaine. Elle passait de plus en plus de temps dans les stations thermales d'Europe, suivant des traitements qui lui offraient quelques semaines de répit au lieu de plusieurs années.
Le 3 février 1847, Marie Duplessis mourut dans son appartement du boulevard de la Madeleine. Elle avait 23 ans.
Les huissiers étaient déjà en train de fouiller ses appartements, inventoriant ses biens.Elle rendit son dernier souffle, alors qu'elle réglait ses dettes. En quelques semaines, tout fut vendu aux enchères : les meubles, les bijoux, les œuvres d'art, même son perroquet. Le Paris mondain était là pour assister à la vente.
Mais Paris aussi était en deuil.
Le comte Perregaux, l'époux dont elle avait emprunté le nom et dont elle avait apparemment gardé le cœur sans le vouloir, accourut à son chevet dans ses derniers jours. Il finança ses obsèques. Il suivit son cercueil jusqu'au cimetière de Montmartre, les larmes aux yeux.
Et Alexandre Dumas fils, qui s'était tenu à l'écart d'elle durant ces dernières semaines, paralysé par des émotions indicibles, s'enferma dans sa chambre et écrivit.
Il écrivit un roman en un temps record. Il l'intitula La Dame aux camélias. Il changea son nom en Marguerite Gautier. Il réécrivit son histoire à sa façon : romantique, tragique, rédemptrice. Dans sa version, elle sacrifie tout pour un amour qui la purifie. Elle meurt avec beauté, noblesse, pardonnée.
Le livre fit sensation. Puis une pièce de théâtre. En 1853, Giuseppe Verdi, après avoir vu la pièce, fut si profondément touché qu'il composa un opéra : La Traviata – La Femme déchue.
Le roman n'a jamais cessé d'être réédité. L'opéra est toujours joué sur toutes les grandes scènes du monde. De nombreux films, ballets et adaptations ont vu le jour depuis près de deux siècles.
Marie Duplessis est devenue immortelle.
Dans la version qu'un autre a d'elle-même.
Voici ce que Dumas n'a jamais écrit : Marie confia un jour à une amie proche : « J'ai aimé sincèrement, mais personne n'a jamais rendu mon amour. C'est là le véritable cauchemar de ma vie.»
Voici ce que l'opéra ne retranscrit pas : elle n'attendait pas d'être rachetée. Elle n'était pas une femme déchue en quête de pardon. C'était une jeune fille à qui l'on avait infligé la pauvreté, l'abandon et la violence avant même ses seize ans – et qui, par sa seule intelligence et sa volonté, avait su construire une vie qui l'avait placée au cœur de la société culturelle parisienne. Elle faisait rivaliser les hommes puissants pour obtenir son attention. Elle exigeait d'eux qu'ils méritent le droit de s'asseoir dans son salon. Elle aidait les femmes qui n'avaient personne d'autre. Elle lisait avec avidité, parlait avec brio, s'habillait avec magnificence et refusait – en toutes circonstances – d'être possédée.
Elle fut enterrée sous son vrai nom : Alphonsine Plessis.
Sa tombe au cimetière de Montmartre est encore visitée aujourd'hui. Des inconnus y déposent des camélias qu'ils ont portés à travers la ville pour une femme qu'ils ne connaissent que par la fiction.
Mais la femme réelle – celle qui s'est frayé un chemin hors de Normandie grâce à son courage et à son intelligence, qui a créé un salon où se réunissaient les plus grands esprits de Paris, qui a aimé sans jamais être pleinement aimée en retour, qui a aidé d'autres femmes tout en luttant pour sa propre survie – mérite aussi d'être commémorée.
Non pas comme une sainte tragique.
Non pas comme une femme déchue rachetée par la souffrance.
Mais pour ce qu'elle était vraiment : une femme qui a refusé d'être détruite par un monde qui s'est efforcé de l'anéantir.