Étienne Klein et la New Beat.
Vous l’avez certainement vu passer, porté aussi bien par ses défenseurs que par ses accusateurs : selon les informations d’Arrêt sur images,
@EtienneKlein va perdre son doctorat en philosophie des sciences en raison des nombreux plagiats présents dans sa thèse soutenue en 1999 lorsqu'il avait 41 ans. (Au moment ou j'écris, la décision publique de l’université n’est pas disponible. Un peu comme une décision de justice, elle n'est pas encore rendue.)
Depuis, les articles à charge circulent. Certains sont nécessaires et documentés. D’autres transpirent une fascination plus trouble pour l’iconoclasme: le plaisir de voir tomber une figure admirée, comme si la chute d’une statue constituait en elle-même une victoire de l’esprit critique. J'ai du mal à contenir ma nausée, je vous avoue.
De son côté, Klein produit une défense qui lui est désormais familière: il reconnaît des manquements, mais en réduit la portée. À lire sa lettre publiée sur X, on pourrait croire à juste quelques phrases dont les guillemets auraient été oubliés.
Ce n’est hélas pas ce que montre le dossier.
Il ne s’agit pas seulement de citations imparfaites ni de quelques emprunts isolés. Les comparaisons publiées font apparaître des paragraphes, et parfois des pages entières, repris presque à l’identique. La mise en couleur des passages correspondants est édifiante. La gravité du problème ne peut raisonnablement plus être niée. Pour autant, il serait bon de la mesurer, cette gravité, sans mauvais jeu de mot.
Sa comparaison avec ChatGPT ne le sauve pas davantage. Elle lui vaudra probablement, et assez justement, une accusation de "whataboutisme" (comparer deux trucs pas vraiment comparables comme le financement de l'armée et le logement des sans abris): les raisons pour lesquelles nous devons aujourd’hui réfléchir au fonctionnement des modèles de langage ne sont pas comparables aux obligations d’un chercheur de 41 ans soutenant une thèse en 1999. Les règles de citation existaient. Elles étaient connues. Elles ont été enfreintes, point.
Voilà pour les faits.
Mais les faits ne nous dispensent pas d’essayer de comprendre, surtout si on se prétend sceptique.
Et donc en tant que sceptique, je vous invite, contrairement à certains de mes anciens collègues davantage amateurs de déculottées publiques que de miroirs, à examiner l’affaire intégralement avant de transformer un constat en "portrait moral" définitif comme le veut la tendance.
Un mot comme "plagiat " désigne une transgression réelle. Mais il ne nous dit pas, à lui seul, comment cette transgression s’est produite, ce qu’elle révèle de son auteur, ni quelle réponse proportionnée nous devrions lui apporter. C'est un lieu de rendez-vous pour réfléchir, et non une conclusion en soi.
J’ai connu quelqu’un qui plagiait de manière presque compulsive. Je ne poserai évidemment aucun diagnostic, mais son comportement m’évoquait davantage une forme de kleptomanie intellectuelle qu’une stratégie consciente. Cette personne semblait littéralement incapable de comprendre le problème: elle absorbait les créations des autres, entières, puis les restituait telles quelles comme si leur origine avait été effacée. Effectivement aujourd'hui cette personne peut probablement vivre sa tendance tranquillement dissimulé derrière les reformulations d'une IA.
Cette expérience m’a appris qu’on ne peut pas jeter automatiquement dans le même sac tous ceux auxquels on applique le mot "plagiaire".
Et c’est ici qu’il faut revenir en 1999.
Je me souviens très bien de ce monde-là.
Internet balbutiait encore et n’intéressait guère le grand public. Il existait une forme de caste sociale composée de ceux qui avaient simplement réussi à accumuler énormément de connaissances. Dans mon village, certaines personnes étaient principalement respectées parce qu’elles "savaient beaucoup de chose". Le médecin en était naturellement l’exemple parfait (j’apprendrais trente ans plus tard qu’il n’était d’ailleurs pas particulièrement bon).
On présupposait volontiers qu’une personne ayant accumulé beaucoup de savoir était plus respectable qu’une autre. Personne n’aurait lancé à un érudit : "Oui, bon, t'as trouvé ça à la bibliothèque", avec le mépris que l’on entend aujourd’hui dans : "Tu as trouvé ça sur Internet."
Vous me direz que la bibliothèque et Internet ne sont pas la même chose.
Précisément.
Klein s’est construit dans un monde qui récompensait fortement le fait de savoir, de retenir, de relier et de restituer. Notre époque valorise davantage le savoir-faire, la capacité de vérifier et le savoir-trouver. La frontière n’est évidemment pas absolue, mais le déplacement culturel est réel.
Cela ne change pas les règles de 1999. Cela peut toutefois nous aider à comprendre le type d’intellectuel que Klein est devenu au fil du temps, pour réussir à s'élever dans son monde à lui. Ce sont ses deals faustiens à lui.
Après les premières révélations concernant son livre Le Pays qu’habitait Albert Einstein (qui contenait déjà plusieurs passages repris d’autres auteurs) j’ai commencé à observer plus attentivement sa manière de travailler, qui est à peu près identique que ce soit en radio, conférence, bouquin ou article de presse.
Klein semble fonctionner depuis toujours comme un assembleur.
Il constitue un immense stock de notes, de phrases, d’anecdotes, d’images et de paragraphes. Quand on lui demande de parler d’un sujet, il prélève dans ce stock les pièces qui lui semblent pertinentes et compose avec elles un nouveau tableau. Il ne fait pas que restituer, il tisse des liens entre des morceaux de connaissance véritable pour souligner un sujet, voire faire émerger une proposition neuve comme ses livres sur le temps.
C’est un formidable assembleur de pièces de puzzles.
Mais une (très grande) partie de ses pièces a perdu son étiquette.
De son propre aveu, nombre de ses notes ne comportaient plus de références suffisamment précises. Il n’y avait, pourrait-on dire, aucune "gouvernance des données" chez Klein. En clair, c'était un peu bordélique bien que redoutablement efficace (l'un favorisait il l'autre ...?). L’origine d’une formulation s’effaçait tandis que la formulation, elle, demeurait telle quelle.
On pourrait facilement réaliser un montage à la manière de Quotidien, mettant en parallèle toutes les conférences dans lesquelles il réutilise les mêmes histoires (la grande majorité sont les siennes, n'exagérons rien non plus...), les mêmes images et les mêmes phrases. J’avais moi-même cessé de l’écouter régulièrement ....parce que j’attendais qu’il renouvelle son stock de pièces.
Ce mode de fonctionnement n’excuse rien. Un chercheur et un auteur ont précisément la responsabilité de connaître l’origine des matériaux qu’ils emploient. C'est le principe, nous sommes des maillons de la connaissance, et il est important de ne pas s'approprier ceux des autres (d'autant que ça ne change pas grand chose, on brille tout autant en société en sachant citer de belles choses qu'en en générant).
Mais il permet peut-être de qualifier plus précisément ce que Klein a fait.
Vous savez ce que cela me rappelle ?
La New Beat.
En 1989, Confetti’s sort C in China, un morceau construit à partir d’éléments sonores évoquant très directement plusieurs œuvres préexistantes, notamment l’univers des Concerts en Chine de Jean-Michel Jarre (un must, soit dit en passant). Pourtant, les éditions publiques du disque ne créditent comme auteurs que mes compatriotes Serge Ramaekers et Dominic Sas.
S’ensuivirent naturellement un immense scandale, un procès historique, la destitution des coupables et le retrait de toutes leurs récompenses.
Non, je plaisante.
Il ne se passa pratiquement rien.
La musique populaire affrontait alors la généralisation du sampling. Les techniques évoluaient plus rapidement que les normes et les pratiques juridiques. C’est finalement tout l’écosystème musical qui dut absorber le choc, clarifier les droits et redéfinir les frontières entre citation, transformation, hommage et appropriation. Ouf pour Serge et Dominic, coup de bol, pas besoin de rédemption publique. Vous les jugez autant, plus ou moins que Klein pour ce qu'ils ont fait ?
Aujourd’hui, la musique traverse un nouveau bouleversement avec l’intelligence artificielle. Elle l’absorbera également. Redistribuer les cartes ne signifie pas les faire disparaître.
Mais en 1999, la recherche universitaire ne découvrait pas soudainement de "sampling littéraire". Les règles étaient parfaitement établies et stables. Klein les a ignorées, ou progressivement cessé de mesurer leur importance, pour des raisons qui demeurent en partie incertaines et à ce stade - à mon sens - ne regardent que lui et sa conscience.
Savait-il toujours qui il recopiait lorsqu’il reprenait l’un de ses paragraphes ?
Probablement parfois oui, parfois non.
Il est plausible qu’au fil des années, l’origine de certains fragments ait disparu de son système de notes et qu’il ait perdu avec elle le réflexe de considérer cette origine comme essentielle.
C’est une hypothèse explicative, pas une absolution.
Reste alors sa défense actuelle.
Elle minimise encore le problème, et c’est profondément décevant. Après tant d’années et tant de révélations, on aurait pu espérer une reconnaissance claire : "J’ai adopté une méthode de travail défaillante. Elle m’a conduit à m’approprier les formulations d’autres auteurs. J’ai eu tort. Je vais faire tout ce qui est possible pour corriger ce qui peut encore l’être."
À la place, nous retrouvons l’un des mécanismes humains les plus ordinaires : quand reconnaître ses torts menace trop fortement l’image que l’on a construite de soi, on concède le détail et l’on conteste l’ensemble.
Ce mécanisme n’a rien d’exceptionnel. Je peux même le comprendre : j’ai moi-même goûté plusieurs fois à ce que coûte une reconnaissance entière de ses torts, lorsqu’on essaie de ne pas se réfugier derrière les nuances, le contexte ou ses bonnes intentions. Cela m’a beaucoup apporté, mais cela m’a aussi beaucoup coûté.
J’ai néanmoins toujours pensé que cette disposition était indispensable au scepticisme. À quoi bon apprendre à débusquer les biais, les rationalisations et les contradictions si nous ne sommes pas capables de retourner quand il le faut ces outils contre nous-mêmes ?
Je ne prétends certainement pas réussir toujours cet exercice. Mais je regrette qu’il soit si souvent célébré en théorie et si rarement pratiqué lorsque l’aveu menace réellement une réputation, une position ou l’image que nous avons de nous-mêmes.
Et lorsque je vois certaines personnes prendre un plaisir presque jubilatoire à exposer Étienne Klein, je ne peux m’empêcher de remarquer qu’elles sont elles-mêmes loin d’être des modèles lorsqu’il s’agit de s’appliquer leurs propres principes.
Je viens d’un monde où salir publiquement quelqu’un au-delà de ce qui est nécessaire pour établir les faits revient aussi à se salir soi-même.
Alors voilà, curieusezécurieux : dans cette affaire, je ne trouve guère de héros.
Je ne vois aucune vertu dans les défenses qui minimisent la gravité des emprunts. Mais je n’en vois pas davantage dans les réquisitoires qui résument les personnes à une faute, généralisent la charge à l’ensemble d'un travail et semblent attendre son effacement avec une gourmandise à peine dissimulée.
Encore une fois, les positions les plus extrêmes occupent tout l’espace.
Et les sceptiques les plus visibles ne sont pas nécessairement ceux qui nous invitent le mieux à la prudence épistémique.
Alors je le fais.
Examinez les faits. Essayez de comprendre les mécanismes. Distinguez la transgression, son intention probable, ses conséquences réelles et la réponse que vous jugez proportionnée.
N’adoptez pas l’opinion de celui qui vous aura raconté l’histoire avec le plus de conviction. Étudiez ses différents aspects, puis confrontez les à vos propres valeurs.
Souvenez-vous également que vous êtes, vous aussi, un diable parmi les diables : un être humain capable de rationaliser ses erreurs, de défendre son image et d’oublier d’appliquer à lui-même les principes qu’il exige des autres.
Vous obtiendrez alors VOTRE opinion. Et elle sera votre droit le plus strict.
En dehors de cette opinion, il reste toutefois les règles.
Étienne Klein les a enfreintes. Ce fait n’est plus sérieusement contestable. Il semble encore résister à l'idée d’en reconnaître pleinement l’ampleur.
Mais son travail ne se réduit pas à ces infractions. Le mot "plagiat" ne raconte pas du tout la même histoire dans tous les cas. Et nous devons nous méfier de ceux qui entretiennent volontairement la confusion entre établir un plagiat, juger une œuvre entière et réclamer l’effacement, le cancel pur et dur, d’une personne entière.
Étienne Klein est une sorte de sampler.
Cela explique peut-être une partie de ses pratiques sans les rendre acceptables.
Mon opinion personnelle est qu’il devrait désormais reconnaître les faits sans les réduire, corriger ce qui peut l’être (notamment la thèse), créditer les auteurs auxquels il a emprunté et laisser ensuite le temps faire son travail.
Nous avons encore besoin de personnes brillantes comme lui. Toutes les personnes brillantes vous décevraient un jour sur une durée suffisamment longue, les grands sages n'existent pas. Mais avoir besoin de leur intelligence ne signifie pas devoir nier leurs manquements.
Chaque être humain devrait avoir droit à une possibilité de réparation proportionnée aux efforts qu’il accomplit pour réparer. Et si nous ne laissons aucune place au rachat, nous ne défendons plus l’intégrité: nous construisons seulement une société dans laquelle reconnaître ses torts devient suicidaire. Nous serions alors coresponsables, à mon sens.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Étienne Klein doit être innocenté ou détruit.
Elle est de savoir s’il acceptera enfin de regarder sa méthode en face et si nous sommes encore capables, collectivement, de distinguer la justice du pilori.
Prenez soin de la méthode avec laquelle vous jugez vos semblables.