Il s'adresse Ă qui ? Ă des citoyens qui dĂ©couvriraient Internet en 1998 ? Ă des Français Ă qui il faudrait expliquer que lâintelligence artificielle existe ou aux sĂ©nateurs qui ne savent pas allumer un PC mais qui ont votĂ© contre l'IA ? Le problĂšme nâest pas que lâĂtat dĂ©couvre enfin lâIA. Le problĂšme, câest quâil risque une fois encore de lâutiliser pour moderniser la façade sans rĂ©former la machine.
Oui, un assistant conversationnel souverain peut ĂȘtre utile. Oui, un assistant public sur Ameli peut ĂȘtre utile. Oui, une plateforme dâaccĂšs aux donnĂ©es publiques peut ĂȘtre utile. Mais la vraie question nâest pas : « comment ajouter une couche dâIA Ă lâadministration ? » La vraie question est : combien de procĂ©dures inutiles, de doublons, de postes administratifs devenus obsolĂštes, de dĂ©lais absurdes, de contentieux Ă©vitables et de dĂ©penses publiques injustifiĂ©es lâIA va-t-elle permettre de supprimer ?
Parce que la France nâest pas un Ătat sobre quâil faudrait simplement Ă©quiper dâun chatbot. Câest un pays avec 5,9 millions dâagents publics fin 2024, un dĂ©ficit public de 152,5 milliards dâeuros en 2025, soit 5,1 % du produit intĂ©rieur brut, et une dette publique Ă 115,6 % du produit intĂ©rieur brut. Les prĂ©lĂšvements obligatoires atteignent 43,6 % du produit intĂ©rieur brut. VoilĂ le dĂ©cor rĂ©el. (Insee)
Et pendant ce temps, la Banque de France rappelle que la dĂ©pense publique française atteignait 57,2 % du produit intĂ©rieur brut en 2024, parmi les niveaux les plus Ă©levĂ©s de la zone euro, avec un Ă©cart dâenviron 7,5 points de produit intĂ©rieur brut par rapport Ă la moyenne de la zone euro. Un point de produit intĂ©rieur brut français reprĂ©sentant environ 30 milliards dâeuros, 7,5 points reprĂ©sentent un ordre de grandeur dâenviron 225 milliards dâeuros. Ce nâest pas un dĂ©tail comptable : câest le cĆur du problĂšme français. (Banque de France)
Donc, si lâIA sert seulement Ă donner un assistant aux agents pour rĂ©diger plus vite des notes, rĂ©pondre plus vite aux mails ou fabriquer plus vite des procĂ©dures, ce sera un gadget de plus. Un trĂšs beau gadget, souverain peut-ĂȘtre, mais un gadget tout de mĂȘme.
La vraie rĂ©volution serait dâutiliser lâIA pour passer enfin lâĂtat au scanner : identifier les procĂ©dures redondantes, supprimer les formulaires inutiles, automatiser les tĂąches rĂ©pĂ©titives, rĂ©duire les dĂ©lais, dĂ©tecter les contradictions entre circulaires, lois et jurisprudences, auditer les aides publiques, contrĂŽler les marchĂ©s publics, mesurer le coĂ»t complet des politiques publiques, et surtout supprimer les fonctions qui ne produisent plus de valeur.
Il annonce 655 millions dâeuros supplĂ©mentaires pour lâIA via France 2030. TrĂšs bien. Mais les Français ont parfaitement le droit de demander : pour quel retour mesurable ? Combien dâĂ©conomies annuelles ? Combien de dĂ©lais divisĂ©s par deux ? Combien de contentieux Ă©vitĂ©s ? Combien de services fusionnĂ©s ? Combien de postes administratifs supprimĂ©s ou redĂ©ployĂ©s vers des missions rĂ©ellement utiles ? Lâannonce officielle Ă©voque dĂ©jĂ lâidĂ©e que chaque ministĂšre devra dĂ©montrer comment il utilise lâIA pour simplifier les dĂ©marches, amĂ©liorer le service rendu et rĂ©duire les tĂąches inutiles. TrĂšs bien : alors qu'il publie les rĂ©sultats ministĂšre par ministĂšre, ligne par ligne, avec Ă©conomies, dĂ©lais, effectifs et indicateurs de qualitĂ©. (Boursorama)
Car pour le moment, lâĂtat sait trĂšs bien utiliser lâintelligence artificielle quand il sâagit de traquer le contribuable en vue de le redresser, de dĂ©tecter les piscines, les bĂątis ou les Ă©lĂ©ments potentiellement taxables vus du ciel. Le dispositif « Foncier innovant » a notamment permis de dĂ©tecter 150 000 piscines imposables non fiscalisĂ©es, et il sâĂ©tend Ă la dĂ©tection des bĂątis isolĂ©s non fiscalisĂ©s. Lâadministration sait donc mobiliser lâIA lorsquâil sâagit dâaller chercher de nouvelles recettes chez les particuliers. TrĂšs bien. Une pensĂ©e pour ceux qui n'ont pas dĂ©clarĂ© leur cabanon de jardin ou leur serre pour y faire pousser des lĂ©gumes... Mais quand utilisera-t-elle la mĂȘme puissance pour traquer les gaspillages publics, les doublons administratifs, les agences inutiles, les marchĂ©s publics mal calibrĂ©s, les contentieux absurdes et les procĂ©dures qui ruinent la vie des citoyens ? (CollectivitĂ©s Locales)
La Direction gĂ©nĂ©rale des Finances publiques elle-mĂȘme reprĂ©sente en 2025 un budget gĂ©nĂ©ral de 8,001 milliards dâeuros, dont 6,812 milliards dâeuros de dĂ©penses de personnel. Elle compte 88 659 agents titulaires ou assimilĂ©s en fonction, auxquels sâajoutent 5 910 contractuels. Ce nâest pas un petit service isolĂ© : câest une machine administrative gigantesque, dans un pays oĂč la dĂ©claration, le paiement, les Ă©changes sĂ©curisĂ©s et une part croissante du contrĂŽle sont dĂ©jĂ largement dĂ©matĂ©rialisĂ©s.
Et pourtant, lâintelligence artificielle est dĂ©jĂ utilisĂ©e dans 56 % des contrĂŽles fiscaux professionnels en 2024, annĂ©e oĂč la DGFiP annonce 16,7 milliards dâeuros de droits et pĂ©nalitĂ©s notifiĂ©s, ainsi que 350 crĂ©ations de postes dĂ©diĂ©es au contrĂŽle fiscal. Autrement dit : quand il faut contrĂŽler, taxer, notifier, redresser, lâIA progresse. Mais quand il faut simplifier, rembourser plus vite, appliquer correctement la jurisprudence, Ă©viter les procĂ©dures inutiles, rĂ©duire les effectifs administratifs ou soulager les contribuables honnĂȘtes, lĂ , soudain, tout devient lent, prudent, expĂ©rimental. (Presse - MinistĂšre des Finances)
Le sujet nâest pas de remplacer lâhumain partout. Les personnes ĂągĂ©es, les personnes handicapĂ©es, les citoyens isolĂ©s, les contribuables en dĂ©tresse, les cas sociaux complexes, les situations mĂ©dicales ou familiales exceptionnelles doivent garder un accompagnement humain. Mais il faut arrĂȘter de prĂ©tendre quâil faudrait conserver des milliers de postes pour accomplir manuellement des tĂąches que lâIA peut faire plus vite, plus proprement, plus exhaustivement et avec une meilleure traçabilitĂ©.
LâIA ne doit pas devenir lâassistante docile dâun Ătat obĂšse. Elle doit devenir lâoutil de sa cure dâamaigrissement.
Elle doit servir Ă dire : cette procĂ©dure nâa plus lieu dâĂȘtre ; ce service fait doublon ; cette agence peut ĂȘtre fusionnĂ©e ; ce formulaire peut disparaĂźtre ; cette rĂšgle contredit telle jurisprudence ; ce contentieux aurait dĂ» ĂȘtre Ă©vitĂ© ; cette aide publique ne produit pas les rĂ©sultats annoncĂ©s ; cette dĂ©pense nâa jamais Ă©tĂ© Ă©valuĂ©e ; cette administration coĂ»te davantage quâelle ne rapporte au citoyen.
Sinon, ce qu'il appelle « transformation de lâĂtat » ne sera quâune informatisation supplĂ©mentaire du dĂ©sordre existant.
Le Conseil des prĂ©lĂšvements obligatoires constate que 78 % des Français jugent le niveau gĂ©nĂ©ral des impĂŽts trop Ă©levĂ© et que la confiance accordĂ©e Ă lâĂtat pour bien utiliser les fonds publics est tombĂ©e de 33 % en 2023 Ă 22 % en 2025. Cela signifie une chose trĂšs simple : le problĂšme nâest plus seulement fiscal, il est politique. Les Français ne refusent pas lâimpĂŽt par principe ; ils refusent de plus en plus de payer pour une machine dont ils ne comprennent plus ni le coĂ»t, ni lâefficacitĂ©, ni la justice. (Cour des comptes)
Alors oui, utilisez lâIA. Mais utilisez-la dâabord contre les gaspillages, contre les doublons, contre les lenteurs, contre les dĂ©cisions administratives absurdes, contre les dĂ©penses publiques non Ă©valuĂ©es, contre les contentieux Ă©vitables, contre les formulaires kafkaĂŻens, contre les couches de validation inutiles, contre les administrations qui se parlent entre elles sans jamais rĂ©soudre les problĂšmes des citoyens.
Et surtout : cessez de prĂ©senter comme une rĂ©volution ce qui ne sera rĂ©volutionnaire que si cela rĂ©duit rĂ©ellement le poids de lâĂtat sur ceux qui travaillent, entreprennent, investissent, logent, produisent, dĂ©clarent, paient et supportent dĂ©jĂ tout.
La France nâa pas besoin dâun Ătat plus connectĂ©.
Elle a besoin dâun Ătat plus petit, plus rapide, plus juste, plus responsable, plus contrĂŽlable, et enfin capable de rendre des comptes sur chaque euro prĂ©levĂ©.
LâIA peut ĂȘtre lâoutil de cette rĂ©volution.
Mais seulement s'il a le courage politique de lâutiliser pour rĂ©former lâĂtat lui-mĂȘme, et pas seulement pour offrir un nouveau jouet numĂ©rique Ă une administration qui refuse de maigrir. Je n'y crois pas une seconde.
Et mĂȘme si, par miracle, la France parvenait Ă faire Ă©merger un vĂ©ritable champion mondial de lâIA, un acteur comme Mistral, qui est effectivement lâune des rares rĂ©ussites europĂ©ennes crĂ©dibles du secteur, avec une levĂ©e de 1,7 milliard dâeuros et une valorisation post-money de 11,7 milliards dâeuros annoncĂ©es par lâentreprise elle-mĂȘme, cela ne suffira pas si le pays continue dâĂ©craser ses propres champions sous le rouleau compresseur fiscal, administratif et normatif français.
Car le problĂšme français nâest pas le manque de talents. Il nâest pas le manque dâingĂ©nieurs. Il nâest pas le manque dâidĂ©es. Il est dans lâenvironnement qui transforme chaque projet industriel, chaque usine, chaque centre de calcul, chaque innovation stratĂ©gique en parcours du combattant administratif.
Aux Ătats-Unis, xAI affirme avoir construit son supercalculateur Colossus en 122 jours, puis lâavoir doublĂ© en 92 jours pour atteindre 200 000 GPU H100 interconnectĂ©s. En France, pendant ce temps, avant mĂȘme de poser une dalle, il faut souvent empiler Ă©tudes dâimpact, autorisations environnementales, enquĂȘtes publiques, dĂ©lais dâinstruction, risques de recours, contraintes dâurbanisme, exigences Ă©nergĂ©tiques, normes locales, normes nationales, normes europĂ©ennes, et parfois expliquer pendant des mois que le projet ne va pas dĂ©ranger la sauterelle, la coccinelle, le lĂ©zard, la haie, le ruissellement, le voisinage, le paysage, le PLU, le SCOT, le prĂ©fet, lâagence, la commission et la sous-commission.
Ce nâest pas une caricature : câest prĂ©cisĂ©ment le modĂšle français. Un modĂšle oĂč lâon prĂ©tend vouloir ĂȘtre une puissance industrielle, mais oĂč lâon traite souvent lâindustrie comme une nuisance. Un modĂšle oĂč lâon annonce la souverainetĂ© numĂ©rique, mais oĂč lâon fabrique chaque jour les conditions de la dĂ©pendance. Un modĂšle oĂč lâon rĂȘve dâavoir des gĂ©ants technologiques, tout en leur imposant un environnement que les gĂ©ants Ă©trangers regardent comme un manuel mondial de ce quâil ne faut pas faire.
La France affiche 5,9 millions dâagents publics fin 2024, des dĂ©penses publiques Ă 57,2 % du produit intĂ©rieur brut en 2024, et des prĂ©lĂšvements obligatoires Ă 43,6 % du produit intĂ©rieur brut en 2025. Ce sont des chiffres officiels. Ă ce niveau-lĂ , lâIA ne doit pas seulement servir Ă crĂ©er un assistant conversationnel pour aider lâadministration Ă mieux fonctionner. Elle doit servir Ă poser la question que personne au sommet de lâĂtat ne veut poser : combien de couches administratives peut-on supprimer ? Combien de procĂ©dures peut-on abolir ? Combien de services font doublon ? Combien dâagents sont affectĂ©s Ă des tĂąches rĂ©pĂ©titives que lâIA pourrait traiter plus vite, plus proprement et avec davantage de traçabilitĂ© ?
Parce que sinon, soyons clairs : lâIA française ne sera quâun sparadrap technologique posĂ© sur une jambe administrative gangrenĂ©e.
Et ce serait le pire scĂ©nario : utiliser lâintelligence artificielle non pas pour libĂ©rer les forces productives du pays, non pas pour simplifier la vie des entrepreneurs, non pas pour accĂ©lĂ©rer les projets stratĂ©giques, mais pour rendre encore plus efficace la surveillance du contribuable, du petit propriĂ©taire, de lâartisan, de lâindĂ©pendant, de celui qui a oubliĂ© une dĂ©claration, construit un cabanon, montĂ© une serre pour ses lĂ©gumes ou tentĂ© de survivre dans un pays oĂč lâĂtat lui demande toujours plus.
VoilĂ le vrai choix politique.
Soit lâIA sert Ă moderniser la ponction, le contrĂŽle, la suspicion et la bureaucratie.
Soit elle sert enfin Ă faire ce que lâĂtat refuse depuis quarante ans : se regarder lui-mĂȘme, se mesurer, se simplifier, se rĂ©duire, se justifier, et rendre des comptes.
Mais annoncer 655 millions dâeuros supplĂ©mentaires pour lâIA tout en refusant de dire combien de milliards seront Ă©conomisĂ©s, combien de procĂ©dures seront supprimĂ©es, combien de dĂ©lais seront divisĂ©s, combien de normes seront abrogĂ©es et combien de postes administratifs devenus inutiles seront rĂ©ellement redĂ©ployĂ©s ou supprimĂ©s, ce nâest pas conduire la rĂ©volution de lâIA.
Câest simplement financer une nouvelle couche numĂ©rique sur lâancien monde bureaucratique.