RULE BY NOBODY â Cette Europe-lĂ , personne n'en veut. Et pourtant elle s'impose. Ă marche forcĂ©e. Contre la volontĂ© des peuples. L'Europe, cet empire de la bureaucratie â ce despotisme que Tocqueville avait vu venir : non plus le tyran qui brise les volontĂ©s, mais la tutelle douce qui « ne tyrannise point, qui gĂȘne, comprime, Ă©nerve, Ă©teint », et rĂ©duit enfin chaque nation Ă un troupeau timide et disciplinĂ© dont le gouvernement se fait le berger. « Chacun garde les moutons chez soi » rĂ©pondait Macron Ă Meloni.
Sa derniĂšre arme : le rĂšglement. LĂ oĂč la directive devait encore passer par les parlements nationaux pour ĂȘtre transposĂ©e, discutĂ©e, corrigĂ©e, le rĂšglement, lui, s'impose directement â partout, en mĂȘme temps, sans dĂ©bat. Plus de filtre dĂ©mocratique, plus de chambre oĂč s'opposer : la norme tombe d'en haut et s'applique.
RGPD, DSA, DMA, eIDAS 2.0, AI Act, CSAR : des dizaines de dispositions qui, soumises au Parlement français, auraient Ă©tĂ© retoquĂ©es comme anticonstitutionnelles. Nos responsables politiques le savent. Et c'est prĂ©cisĂ©ment pour cela qu'ils ont choisi Bruxelles. Ils n'ont pas subi ce dessaisissement : ils l'ont organisĂ©. MĂ©thodiquement, ils ont travaillĂ© Ă ne plus ĂȘtre responsables : « les nations c'est la guerre » disait Mitterrand.
C'est ici que l'histoire tend un miroir que cette bourgeoisie prĂ©fĂ©rerait ne pas regarder. Car les dĂ©mocraties n'abdiquent presque jamais sous la contrainte : elles abdiquent par soulagement. Le 10 juillet 1940, Ă Vichy, 569 parlementaires de la RĂ©publique votĂšrent les pleins pouvoirs et se dessaisirent eux-mĂȘmes. Nulle baĂŻonnette dans leur dos. Ils Ă©taient fatiguĂ©s de la dĂ©libĂ©ration, fatiguĂ©s du peuple, sĂ©duits par l'ordre et par l'idĂ©e confortable que d'autres dĂ©cideraient Ă leur place. Hannah Arendt a nommĂ© ce rĂ©gime : le rĂšgne de Personne. Et le rĂšgne de Personne, prĂ©venait-elle, n'est pas l'absence de pouvoir â c'est l'une de ses formes les plus tyranniques, car il ne reste plus aucun visage Ă qui demander des comptes.
On l'oublie trop : le fascisme du XXá” siĂšcle n'a pas surgi de la rue. On lui a ouvert la grande porte. Des Ă©lites libĂ©rales et conservatrices, terrifiĂ©es par le dĂ©sordre populaire bien plus que par l'autoritarisme, l'ont jugĂ© prĂ©fĂ©rable au risque dĂ©mocratique. La bourgeoisie ne pactise pas avec l'autoritarisme par conviction : elle s'y rallie par lassitude â parce qu'il la dispense d'avoir encore Ă convaincre.
VoilĂ le ressort intime de l'Europe d'aujourd'hui. Elle est l'imaginaire d'une bourgeoisie oisive, lasse de persuader ceux qu'elle mĂ©prise. Tout ce qui ne trouve pas grĂące Ă ses yeux est « populiste » â de gauche comme de droite, peu importe. Tout ce qui n'est pas elle est « extrĂȘme », puisqu'elle seule dĂ©tient la vĂ©ritĂ©. C'est, retournĂ©e, la logique mĂȘme qu'elle croit combattre : il n'y a plus d'adversaire lĂ©gitime, seulement un ennemi Ă dĂ©lĂ©gitimer.
à quand une résistance citoyenne ?