Il y a une image que Pavel Durov (
@durov) a livrée le 1er juin à l'Oslo Freedom Forum et qui ne me quitte plus. Les passagers du Titanic, raconte-t-il, ont mis près de deux heures à quitter le navire après le choc. On leur avait dit qu'il était insubmersible. Les canots sont partis à moitié vides. Quand la panique est venue, il était trop tard. Durov nous prévient que nous sommes ces passagers, et que le navire de nos libertés a déjà heurté l'iceberg — sans que nous l'ayons senti.
On objectera qu'un patron de Telegram, poursuivi en France, n'est pas un témoin désintéressé. C'est vrai. Mais l'argument ad hominem est précisément la dernière ligne de défense de ceux qui n'ont rien à opposer sur le fond. Et sur le fond, Durov a raison.
Le cœur de son propos tient en une phrase de Benjamin Franklin, vieille de deux siècles et demi : ceux qui sont prêts à sacrifier leur liberté essentielle pour un peu de sécurité temporaire ne méritent ni l'une ni l'autre. Ce n'est pas une formule de meeting. C'est la description clinique d'un mécanisme. On nous propose un échange — un peu de votre vie privée contre un peu de protection — et cet échange est, invariablement, une duperie.
Pourquoi une duperie ? Parce que la sécurité promise n'arrive jamais, et que la liberté cédée ne revient pas. Demandez aux Russes, aux Iraniens, s'ils se sentent plus en sûreté aujourd'hui qu'il y a quinze ans. Ils ont perdu leurs libertés une à une ; ils n'ont rien gagné en échange. Le marché de dupes ne profite qu'à une seule des deux parties, et ce n'est jamais le citoyen.
Le génie pervers du dispositif contemporain, et Durov le démonte avec une précision d'ingénieur, c'est le choix du prétexte : la protection de l'enfance. Car dès qu'on prononce ces mots, quelque chose s'éteint dans le débat public. Qui oserait être contre ? L'argument court-circuite la raison, la délibération, la contradiction. Il réveille en nous une peur si ancienne qu'elle balaie tout examen.
C'est exactement pour cela qu'il est dangereux. Toutes les législations répressives du siècle dernier se sont, à un moment, drapées dans la protection des plus vulnérables. Et aujourd'hui, c'est sous cette bannière que l'on veut imposer le Chat Control — cette obstination de la Commission européenne, reprise depuis cinq ans, à exiger une porte dérobée dans le chiffrement de toutes nos messageries. Chaque message, chaque photo, scanné par défaut. Le facteur ouvrant systématiquement chaque lettre, au cas où.
En France, le procédé a été tenté plusieurs fois, sous le masque de la protection des mineurs sur les réseaux sociaux, ou de la lutte contre le narcotrafic.
Et le pire, c'est que cela ne fonctionne même pas. Quand la Russie a banni Telegram, les adolescents sont passés au VPN en masse. Les criminels, eux, seront toujours les premiers à migrer vers des outils plus sûrs — à l'ère de l'IA, ils peuvent même se coder leur propre messagerie chiffrée en un week-end. La backdoor n'attrapera jamais le trafiquant. Elle n'attrapera que le citoyen honnête, celui qui n'avait rien à cacher et à qui l'on prend tout de même tout.
Voilà l'ironie que nos gouvernants refusent de regarder en face : l'État qui réclame toujours plus de nos données est aussi celui qui se montre incapable de les protéger.
C'est la réfutation vivante de toute la doctrine sécuritaire. On nous demande de faire confiance à une administration qui collecte, centralise, archive — et qui fuit.
Reste le mécanisme le plus insidieux, celui que Durov nomme l'application sélective de la loi. La méthode est simple. On sature un secteur de normes contradictoires, impossibles à respecter toutes. Dès lors, chacun est, techniquement, en infraction. Et l'État choisit. Le docile est épargné ; celui qui refuse de se plier aux demandes politiques — censurer telle voix, faire taire tel récit — voit s'abattre sur lui toute la rigueur du droit. Et lorsqu'on proteste, la réponse est toujours la même, douce et implacable : nous ne faisons qu'appliquer la loi.
On nous dira que l'on dramatise, que l'Europe n'est pas l'URSS. Justement. Durov a eu ce mot que je tiens pour le plus profond de tout son discours. Du temps de l'Union soviétique, ses parents espéraient que le KGB n'aurait pas assez d'agents pour lire toutes les lettres. Il existait une limite humaine à la surveillance. On ne peut ouvrir qu'un nombre fini d'enveloppes, dans un nombre fini d'heures.
Cette limite vient de disparaître. À l'ère de l'intelligence artificielle, plus rien n'empêche que chaque message soit lu, chaque brouillon analysé, chaque relation cartographiée, chaque pensée notée. Le futur que l'on nous prépare n'est pas un retour aux années 80 ; il est potentiellement bien pire, car il sera total au sens propre — sans interstice, sans oubli, sans angle mort.
Durov a conclu sur une vérité qui devrait nous glacer : il n'y a pas de plan B. Pendant des siècles, le dissident pouvait fuir vers l'Ouest. Mais si la trajectoire actuelle se poursuit, dans dix ou vingt ans, il ne saura plus très bien s'il a quitté sa prison ou s'il en rejoint une autre, à ciel ouvert. Il n'y a pas de second Occident. Pas de civilisation de secours.
C'est pourquoi la défense du chiffrement, du droit à la vie privée, de la liberté d'expression — l'article 11 de la Déclaration de 1789, que nous n'aurions jamais dû cesser de relire — n'est pas une lubie de technophiles ou une coquetterie de libertariens. C'est la ligne de flottaison. Le navire prend l'eau. Nous pouvons continuer à profiter des aménagements en attendant qu'un autre s'en charge. Ou nous pouvons nous lever, nommer le danger, et réparer la coque pendant qu'il en est encore temps.
Durov nous a tendu une rame. À nous de ne pas attendre la dernière demi-heure.
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