Je me permets de reposter un fil ancien sur le sens de la fête de Hanoucca, en priant ceux qui l'ont déjà lu de bien vouloir excuser mon radotage. Avec une pensée toute particulière pour toutes les victimes du massacre antisémite de Bondi Beach, en Australie.
Juif laïque, juif mécréant, j'allumerai pourtant, aujourd'hui, comme chaque année, la première bougie de Hanoucca ("fête des Lumières").
Le mot Hanoucca signifie “inauguration”. Les trois consonnes qui forment la racine du mot renvoient à l’idée de “fondation”. C’est elle qui permet de former, en hébreu, les mots “éducation”, “instruction”... Une belle racine, qui donne de beaux arbres…
On ne trouve pas dans la Bible hébraïque même l’origine de cette fête qui commémore un épisode postérieur à la clôture du canon de la Bible hébraïque ("l’Ancien Testament"). Seul Le Livre de Daniel, écrit à l’époque même de ces événements, y fait quelques allusions.
L'événement fondateur est relaté dans les livres dits «deutérocanoniques» (les deux livres des Maccabées, écrits en grec). Cela se passe entre 165 et 163 avant J.-C. La fête commémore la victoire des Judéens contre Antiochus IV Épiphane, roi grec de la dynastie des Séleucides.
Antiochus ayant interdit la pratique du judaïsme et installé des idoles dans le Temple, les Judéens, menés par la famille des Maccabées (dont le plus célèbre est Judah Maccabée) reconquirent Jérusalem, détruisirent l’autel profané dans le Temple et en édifièrent un nouveau.
Le livre des Maccabées se contente de dire que la fête a été instaurée pour rappeler l’inauguration du Premier Temple par Salomon (8 siècles plus tôt), qui avait duré 8 jours. Mais les rabbins ont ajouté, dans le Talmud, une légende beaucoup plus belle.
La légende dit que, au cours de la purification, on découvrit un flacon d’huile consacrée, mais à peine suffisant pour alimenter une seule journée le Chandelier à 7 branches du Temple : or, contre toute attente, cette huile aurait brûlé 8 jours.
Quel sens donner à cette fête ? Certains y voient la victoire du petit peuple des Hébreux contre l’Empire (des Grecs, eux-mêmes dominés par Rome) : lutte de libération nationale qui se conclut par le rétablissement d’une indépendance de la Judée en 141, pour un siècle environ.
D’autres exalteront le récit d’un combat contre des persécutions religieuses qui auraient fait, toujours selon le Livre des Maccabées, des dizaines de milliers de victimes (l’épisode donne lieu aux premières célébrations de « martyrs »).
D’autres préfèrent y voir le récit d'une guerre civile et culturelle – celle des pieux zélotes (les Hassidim) contre le parti des Hellénisants (qui osaient fréquenter le gymnase et y courir tout nus !) : déjà l'éternelle querelle de l'assimilation !
Comme pour la fête de Pessah (Pâques), et sans doute pour des raisons analogues, il est cependant remarquable que les rabbins de l’époque talmudique qui ont conçu cette fête, sans éluder la dimension nationale-religieuse, semblaient se méfier d'une interprétation trop étroitement politique des événements.
Peut-être parce qu’ils tenaient en piètre estime la dynastie des rois asmonéens, issue des Maccabées, qui régnait alors en Judée, les rabbins ont donc ajouté à la commémoration de cet épisode un symbole qui n'y figurait pas initialement, et dont la signification est plus spirituelle que politique.
C’est le "miracle" du chandelier qui les a retenus (et qu’ils ont inventé par la même occasion), et qui perdure aujourd'hui même dans les foyers les moins religieux, qui aiment à allumer les bougies de leur chandelier à huit branches (la "hanoukia") sans trop se soucier de l’arrière-plan historique.
Ceux-là perçoivent ce qu’a de profond et d’universel cette "fête des Lumières" (autre nom de cette célébration) - qui illumine les maisons en hiver et se tourne vers le monde extérieur (il est requis de placer le chandelier près d’une fenêtre).
La lumière qui vient de ces bougies ne doit pas être utilisée à des fins trivialement pratiques (on ne s'en sert pas pour éclairer une pièce de la maison). C'est une lumière dont on doit jouir de manière désintéressée. C’est pourquoi les chandeliers de Hanoucca comportent désormais une 9e bougie, utilitaire, qui sert à allumer les autres.
Le reste des bougies procure un feu qui se prête simplement à la contemplation, à la méditation, et qui n’a de sens que d’être regardé. C’est à nous de veiller sur lui pendant une demi-heure; les bougies peuvent brûler plus longtemps pourvu qu’on ne les quitte pas des yeux...
Si l'on veut savoir ce que je trouve beau dans ce rite, moi, le Juif mécréant, je dirai : la mémoire et la promesse.
Cette mémoire qui nous relie à des millions de prochains nous rattache aussi à ces disparus qui, allumant ces bougies, s’obstinaient à croire au sens de la vie.
Mais j'aime aussi la promesse de cette lumière : cette idée que la minuscule fiole d’huile a déjoué tous les pronostics - et tant pis si c’est une légende, puisque pareils miracles se produisent tous les jours.
Nous sommes si souvent éprouvés, condamnés à "puiser dans nos réserves", convaincus qu’il nous reste à peine l’énergie de survivre petitement en attendant le tarissement définitif de notre énergie - et voilà que nos forces renaissent. Cet élan n’est ni rationnel ni rationné.
Le prix de notre vie ne tient pas dans des bilans d’épicier ; ce que nous sommes excède la somme de nos actes, l’addition de nos œuvres ou la froide comptabilité de nos échecs Nous sommes au-delà de tout ce qu’on sait sur nous, et de ce que nous-mêmes croyons en savoir.