"« Poésie, c’est délivrance ! » : cette formule de Gœthe, il n’est pas anormal que Verlaine l’ait prise à son compte, mais on ne l’attendait guère sur un exemplaire des Poèmes saturnien, son premier recueil imprimé, et il est significatif qu’il l’y ait un jour inscrite en guise de dédicace, sur un exemplaire que me montrait jadis la romancière Marcelle Tynaire. Délivrance (dans la double acception de libération et de mise au monde) de tout ce que l’homme-poète a constaté et éprouvé de tristesses positives comme de virtualités exaltantes. C’est que l’éveil à la souffrance confuse a coïncidé presque immédiatement chez Verlaine avec l’éveil à la conscience claire. Pas de printemps durable dans cette adolescence : les gelées de mai qui flétrissent les fleurs et, aussitôt après, des jours étouffants. Depuis sa quatorzième année environ, Verlaine a connu d’un coup les solitudes torrides du cœur et du corps avec toutes les envies compensatoires, romantique honteux qui s’offre des fêtes précoces au-dedans de lui-même pour tenter de faire pièce aux ébats de ses démons intimes."
Jacques-Henry Bornecque, Verlaine par lui-même
"Sur ses recherches, sur ses doutes, ses extases, ses rages, ses ferveurs, il s’est maintes fois raconté, surtout par l’intermédiaire de ses œuvres poétiques, c’est-à-dire à la seconde puissance, et quasi à son insu, dans une sorte de libération intérieure qui parfois représente la victoire de la création sur le créateur, mais plus souvent un cadeau de la création au créateur.
Qu’en effet la création authentique soit la grâce d’une nécessité interne, personne n’en peut douter finalement. Encore faut-il se convaincre aussi que l’œuvre poétique n’est jamais, à peine de faillite, l’expression directe du monde brut, chaotique et rebelle que le créateur est contraint d’assumer : il existe, de la matière à la créature sentante, et de la créature pensante à la création qu’elle « sécrète », un changement de règnes et une modification de densité qui entraînent une transformation analogue au phénomène de réfraction.
On peut dire qu’en outre chaque créateur possède un indice de réfraction original. C’est la découverte de ce double indice de réfraction, technique et psychologique, entre l’existence sans vie et la restitution de la vraie vie par l’œuvre, qui permet au créateur de se délivrer lui-même, et de délivrer le monde par sa propre création."
Jacques-Henry Bornecque, Verlaine par lui-même