Le kalam et quête de l’unité du savoir par le Dr Aref Ali Nayed
Le thème général de cette conférence est l’unification de la connaissance et l’établissement de ponts entre les sciences à travers le kalam. Mais il serait plus juste de parler du kalam comme quête de l’unité du savoir, car le kalam doit être envisagé comme une quête, comme une enquête, comme un programme de recherche toujours en cours, et non simplement comme un ensemble de propositions ou de doctrines que l’on répète, ni comme un ensemble de preuves que l’on mémorise pour les reproduire.
Pour donner à cette idée un fondement dans la tradition, il convient de revenir à l’imam al-Juwaynī et à son ouvrage al-Kāfiya fī al-Jadal.
L’imam al-Juwaynī, grande figure ashʿarite et shāfiʿite, occupe une place fondatrice dans l’histoire du Kalam ashʿarite.
Le point de départ est ici la notion de naẓar.
Dans al-Kāfiya fī al-Jadal, al-Juwaynī explique que le terme naẓar est un mot équivoque, doté de plusieurs significations.
Il peut désigner l’attente : attendre quelque chose ou quelqu’un est appelé naẓar.
Il peut également désigner la compassion et la bonté.
Il peut encore signifier le fait de prendre soin de ce dont autrui a besoin.
Le face-à-face, ou muqābala, est également appelé naẓar : lorsqu’une chose se trouve en regard d’une autre.
Voir, regarder, observer, est aussi appelé naẓar.
Enfin, penser et contempler est également appelé naẓar.
Ainsi, l’imam al-Juwaynī indique que le terme naẓar possède une pluralité de sens.
Certains, dans les introductions aux ouvrages de kalam, aiment réduire la discussion au naẓar entendu comme pensée, contemplation, activité mentale ou cognitive. Mais il ne semble pas que l’imam énumère ces différents sens afin de les éliminer ensuite et de se concentrer sur un seul, même s’il existe bien une insistance particulière sur la pensée. Il semble plutôt vouloir nous faire considérer que le naẓar contient réellement toutes ces significations.
Le naẓar impliqué dans le kalam pourrait donc être compris d’abord comme une forme d’attente : une attente de l’illumination venant d’Allah, exalté soit-Il ;
une attente humble, brisée et patiente de l’élucidation qui vient d’Allah ; une attente de cette lumière jetée dans le cœur, selon l’expression d’al-Ghazālī.
Le naẓar est donc une attente.
Mais le naẓar est aussi compassion.
Si la connaissance est une forme de raḥma accordée par Allah, et si l’exercice de la raḥma est nécessaire pour recevoir la raḥma, conformément au hadith :
« Celui qui ne fait pas miséricorde ne recevra pas miséricorde », alors le naẓar doit aussi impliquer des actes de compassion et de bonté envers l’humanité, afin que l’être humain soit préparé à voir véritablement.
Pour voir, pour obtenir une connaissance par la considération, il faut exercer la compassion. Car la connaissance recherchée, cette connaissance unificatrice, cette unification du savoir, est elle-même une forme de compassion, un don d’Allah qui ne vient que lorsque l’on agit avec compassion.
Le naẓar n’est donc pas seulement attente patiente, ni seulement exercice de compassion.
Al-Juwaynī dit encore que le troisième sens du naẓar est le fait de prendre soin d’autrui dans ce dont il a besoin : wa lil-ʿināyati lil-ghayri fī mā yaḥtāju ilayhi naẓar.
Prendre soin des besoins d’autrui est donc également appelé naẓar. Lorsque nous recherchons la connaissance par le naẓar, par la contemplation, par la pensée, par la théorie — si l’on veut employer le terme grec —, lorsque nous contemplons ce qui existe comme signes d’Allah, ces āyāt, nous voulons qu’Allah prenne soin de nous en nous accordant la connaissance de ces signes.
Or ce soin qu’Allah nous accorde dépend du soin que nous accordons à Sa création humaine. Al-khalq ʿiyāl Allāh : les créatures sont comme la maisonnée d’Allah.
Si nous n’agissons pas avec bonté envers la création, le Créateur ne prendra pas soin de nous en nous donnant la connaissance que nous recherchons.
Un quatrième sens signalé par l’imam est celui de la muqābala : faire face à quelque chose, se trouver face à elle, entrer dans un mouvement d’aller-retour avec elle.
Cette dialectique entre le sujet et l’objet contemplé est aussi naẓar. Cela rappelle la philosophie du visage chez certains philosophes, le mouvement d’aller-retour évoqué par Hans-Georg Gadamer dans Vérité et méthode, mais aussi le terme munāẓara, qui est une forme de muqābala dans le naẓar, une contemplation réciproque, une considération mutuelle.
Al-Juwaynī explique cette muqābala par une image visuelle. Il dit, par exemple : « La porte de la maison de telle personne te fait face » ; « cette porte fait face à cette autre porte » ; « cette montagne fait face à cette autre montagne », lorsqu’elles se trouvent réellement en face l’une de l’autre. Il est significatif que l’imam emploie l’image de la porte.
C’est comme si les āyāt, lorsque nous les contemplons dans le cosmos, étaient chacune une porte. Le fait de se tenir face à cette porte, de se tenir devant elle — al-wuqūf bil-bāb —, de frapper à la porte, de chercher la vérité par sa porte, d’entrer par la porte du savoir, indique qu’il existe des portes qu’Allah seul peut ouvrir, à travers l’attente patiente, la quête patiente, le fait de frapper patiemment, l’assise humble et patiente devant la porte.
L’imam utilise également l’image de la montagne.
La science et le naẓar portant sur les signes ressemblent au fait de se tenir au sommet d’une montagne pour regarder l’horizon.
Le Coran est une montagne qui élève l’homme afin qu’il puisse voir l’univers depuis un point de vue plus haut. Et la connaissance est une montagne devant laquelle l’homme se sent humble à cause de son immensité. Les exemples choisis par les imams ne sont donc pas de simples exemples arbitraires : ils sont des rappels, des réminiscences de réalités plus profondes.
Ainsi, le naẓar a été considéré comme attente, comme exercice de compassion, comme soin accordé aux autres, et comme face-à-face avec la porte de chaque signe d’Allah dans l’univers. Puis l’imam ajoute : wa yuqālu lil-ruʾya naẓar — la vision est aussi appelée naẓar.
Certains ont voulu distinguer la vision sensorielle des yeux et la vision de l’esprit. Mais les recherches modernes en psychologie de la Gestalt, ainsi que dans la psychologie de Peirce, de William James et d’autres, montrent que tout acte de vision est déjà un acte de pensée et de considération. Lorsque nous complétons les parties manquantes d’une image, ou lorsque nous supposons une continuité de sorte que des points nous apparaissent comme une ligne, nous voyons déjà en pensant.
La vision n’est donc pas la simple réception de données sensibles sur la rétine ; elle est déjà une considération profonde.
Puis al-Juwaynī dit : wa lil-fikr wa al-taʾammul naẓar — la pensée et la contemplation sont aussi appelées naẓar. Lorsque l’imam parle alors du naẓar comme d’un wājib, comme d’une obligation pesant sur l’être humain, c’est comme si toute cette constellation de significations devenait obligatoire :
approcher l’univers avec patience, compassion, soin, face-à-face, sans tourner le dos aux choses, mais en leur faisant face comme à des portes par lesquelles il est possible de voir la lumière divine ; voir avec tout le cœur et tout l’esprit, avec une vision complète, non seulement sensorielle, mais aussi intérieure, une vision du cœur.
L’imam précise ensuite : wa al-murādu bil-naẓari hāhunā fikru al-qalb — ce que l’on entend ici par naẓar, c’est la pensée du cœur. Il ne dit pas fikr al-dhihn, la pensée de l’esprit ou de l’intellect abstrait. Il dit fikr al-qalb. Il ne s’agit donc pas d’une pensée seulement cognitive. C’est quelque chose de plus profond : une pensée avec le cœur, une pensée déjà émotionnelle, déjà sensible, déjà humaine.
Cette pensée du cœur n’est pas une pensée vide. Elle est contemplation fī ḥāl al-manẓūr, dans l’état de ce qui est regardé.
Le ḥāl renvoie à ce qui passe, se modifie, change.
On parle de substances, d’accidents et d’états.
Les aḥwāl renvoient à ce qui se meut, à ce qui change.
Le naẓar porte donc sur les conditions, les situations, les processus, les états successifs de l’objet contemplé. Il ne regarde pas une chose figée, mais considère ses déplacements, ses processus, ses complexités, ses attributs, ses changements et ses états.
L’imam dit donc que le naẓar est la pensée du cœur et sa contemplation de l’état de ce qui est regardé, li-yaʿrifa ḥukmahu — afin d’en connaître le ḥukm.
Le ḥukm, ici, est vaste. Il ne désigne pas seulement un jugement juridique, ni seulement un statut de fiqh.
Il signifie : quelle est la place de cette chose dans l’ordre des choses ? Où s’inscrit-elle dans les aḥkām d’Allah, dans Ses sunan, dans Sa création ? Toutes les sunan d’Allah dans Sa création sont des aḥkām. Allah a jugé, ordonné, décrété que les choses soient ainsi et non autrement.
Ainsi, ce que nous appelons aujourd’hui les lois physiques, comme la deuxième loi de Newton, F = ma, peut être compris comme un ḥukm, ou plus précisément comme notre modèle humain d’un ḥukm divin dans la création.
Les choses qui se meuvent en dessous de la vitesse de la lumière se comportent d’une certaine manière, et cette manière est gouvernée par ce que nous appelons une loi physique.
Mais qu’est-ce qu’une loi ? Qui fait la loi ?
C’est Allah. Elle est donc une forme de ḥukm.
Lorsque nous regardons le manẓūr, nous regardons ces aḥkām, ces motifs gouvernants, ces régularités. Car ce que l’on appelle lois physiques est en réalité constitué de schémas de cohérence, de régularité et de continuité ; ce sont des habitudes créées, les aḥkām d’Allah dans Sa création.
Lorsque nous considérons une chose, nous considérons donc son ḥukm jamʿan aw farqan aw taqsīman : par rassemblement, par distinction ou par division.
Jamʿan : de manière collective, holistique, synthétique.
Farqan : de manière partielle, analytique, en distinguant les éléments.
Taqsīman : par division et classification, en établissant des catégories et des typologies.
Les classifications biologiques, par exemple, sont une forme de taqsīm.
La classification des éléments chimiques dans le tableau périodique est aussi une forme de taqsīm.
Le naẓar comprend donc à la fois une connaissance synthétique, analytique et catégorielle.
Al-Juwaynī poursuit : wa ḥaqīqatu hādhā al-naẓar — la réalité de ce naẓar.
La ḥaqīqa n’est pas seulement l’essence ; elle renvoie aussi au taḥaqquq, à la vérification, à la réalisation effective, à la véracité.
La réalité de ce naẓar est al-taʾammul, la contemplation ; al-tafakkur, la réflexion ; al-tadabbur, une pensée orientée vers la conduite et la gestion des choses, une forme de savoir-faire ; al-iʿtibār, le fait de considérer une chose à travers une autre, dans son contexte ; et al-istidlāl, le raisonnement probatoire, par lequel on regarde une preuve pour en tirer des conséquences ou soutenir une conclusion.
Ces termes incluent ce que Charles Sanders Peirce appellera plus tard déduction, induction et abduction.
À bien des égards, al-Juwaynī pense déjà une logique de l’enquête, bien avant la formulation moderne de ce thème. Peirce concevait la logique comme enquête, comme examen de la science, comme étude du phaneron.
Il parla de phénoménologie, puis forgea le terme de phanéroscopie, terme volontairement étrange, comme il forgea aussi « pragmaticisme », disant que le mot était si laid que personne ne voudrait le lui emprunter.
Chez Peirce, la phanéroscopie est le fondement de la logique et de la sémiotique. Or al-Juwaynī semble déjà parler d’une science analogue.
Ainsi, lorsque l’on parle du kalam comme d’un pont entre la modernité et le passé, entre la tradition islamique et la philosophie contemporaine, il n’est pas nécessaire de construire ce pont artificiellement. Il suffit d’être formé à la philosophie moderne, à la physique, aux différentes sciences et aux humanités, puis de relire la tradition de manière ouverte, sans l’aplatir.
On découvre alors que les différents niveaux de l’être évoqués par Peirce — priméité, secondéité, tiercéité — se trouvent déjà, sous d’autres formes, chez al-Juwaynī, avant lui chez al-Bāqillānī, et après lui chez al-Ghazālī et Fakhr al-Dīn al-Rāzī.
Il est donc essentiel de comprendre que le Kalam n’est pas seulement la récitation de doctrines ou de croyances. Il est une vie de naẓar.
Le naẓar est obligatoire : al-Juwaynī consacre un chapitre au wujūb al-naẓar, non seulement dans al-Kāfiya fī al-Jadal, mais aussi dans Kitāb al-Irshād.
Et lorsque l’on lit l’Irshād à travers ses commentaires, on découvre que le naẓar est extrêmement vaste : il peut englober l’induction, la déduction, l’abduction, le raisonnement analogique, et même une forme de raisonnement eschatologique, ce qu’Ernst Bloch appelait dans Le Principe espérance la conscience du « pas encore ».
Ce naẓar tourné vers ce qui n’est pas encore est profondément coranique, car de nombreux versets invitent à regarder les conséquences : fanẓur kayfa kāna ʿāqibatu al-mujrimīn, regarde quelle fut la fin des criminels ; fanẓur kayfa kāna ʿāqibatu al-ẓālimīn, regarde quelle fut la fin des injustes ; fanẓur kayfa kāna ʿāqibatu al-mundharīn, regarde quelle fut la fin de ceux qui furent avertis. Regarder la ʿāqiba, l’issue, c’est penser trajectoriellement, penser le « pas encore », penser de manière prédictive.
Aujourd’hui, les sciences des données massives et l’analytique prédictive ne se contentent pas d’analyser ce qui est ; elles utilisent ce qui est connu pour prévoir une trajectoire vers ce qui n’est pas encore. Tout cela est déjà contenu, d’une certaine manière, dans le naẓar coranique vers les conséquences.
Le Coran dit encore : qul sīrū fī al-arḍ thumma unẓurū — dis : parcourez la terre, puis regardez. Dans ce unẓurū sont déjà présents tous les sens évoqués : regarder, considérer, penser, contempler, attendre, faire face, prendre soin. Le Coran dit aussi : unẓur kayfa nuṣarrifu al-āyāt, regarde comment Nous diversifions les signes ; qul unẓurū mādhā fī al-samāwāti wa al-arḍ, dis : regardez ce qui est dans les cieux et sur la terre. Mais si l’on ne regarde pas avec un cœur ouvert, avec un naẓar du cœur, avec un cœur croyant, alors on ne voit que des choses. On en reste à une appréhension cognitive d’objets. Si, au contraire, on regarde avec le naẓar enraciné dans le Coran et la Sunna, on voit des āyāt, des signes, et non de simples choses.
Peirce avait raison de dire que l’univers n’est pas simplement fait de choses, mais de signes. Cependant, les signes chez Peirce, malgré ses diverses taxonomies, demeurent principalement des signes de signification. Les āyāt coraniques sont plus vastes que la signification. Elles sont transformatrices. Elles ressemblent davantage à des actes de parole, au sens de J. L. Austin dans How to Do Things with Words, qu’à des signes peirciens. Elles affectent les choses, les modifient, les transforment, et elles sont elles-mêmes prises dans des processus de transformation.
Ces signes transformateurs ne sont pas disposés au hasard. Ils sont agencés selon une architectonique, selon un naẓm, un ordre, une mise en forme déterminée. Les āyāt sont manẓūmāt, disposées selon des structures particulières.
L’ADN, par exemple, manifeste un dessein magnifique : la double hélice, ses torsions, ses structures très précises, où une différence de quelques molécules peut produire d’immenses différences dans les traits. Tout ce naẓm opère bi-idhni rabbihi, par la permission de son Seigneur, et par l’efficience d’Allah.
Il n’y a pas de pouvoir inhérent dans les choses ; le pouvoir appartient toujours à Allah. Mais ce pouvoir opère selon des motifs, des régularités, des structures que Dieu a déposés dans l’univers.
C’est comme si l’intentionnalité divine dans la création était inscrite dans ces motifs, dans ces sunan d’Allah.
Le naẓar porté sur ces āyāt est transformateur. En regardant les choses, nous les transformons. La physique moderne nous apprend que l’acte d’observation affecte le phénomène observé. Mais nous aussi sommes affectés : en observant, en étudiant, en connaissant, nous changeons. L’acte même de connaître transforme celui qui connaît. Et lorsque des technologies sont construites sur la physique apprise, ces technologies transforment nos vies, comme les téléphones portables et Internet ont transformé nos réalités. Le naẓar n’est donc pas un regard passif ; il est jadal, dialectique, aller-retour, échange, transformation mutuelle. Nous transformons ce que nous voyons, et ce que nous voyons nous transforme.
Dans son sens le plus vaste, le kalam est donc une vie de quête par le naẓar portant sur les signes d’Allah.
Si le kalam est compris ainsi, il ne se réduit plus à la mémorisation de Umm al-Barāhīn ou de al-ʿAqīda al-Nasafiyya, même si leur mémorisation demeure importante.
Même dans Umm al-Barāhīn, l’imam al-Sanūsī indique que l’on doit contempler lā ilāha illā Allāh, Muḥammad rasūl Allāh ﷺ, non seulement par la langue, ni seulement par le cœur de manière générale, mais par une contemplation réfléchie.
En déployant cette formule à travers les Attributs divins, la prophétie et tous les sujets du kalam, la shahāda devient damuka wa laḥmuka, ton sang et ta chair.
Elle transforme l’homme. Si l’on est véritablement muwaḥḥid, et si l’on reconnaît réellement la prophétie du Messager d’Allah ﷺ par un amour concret de lui, alors cet amour transforme. Il rend muḥammadī. Il rend rabbānī. La contemplation de la shahāda, le dhikr de négation et d’affirmation, lā ilāha illā Allāh, le dhikr par le Nom singulier, ou la prière sur le Messager d’Allah ﷺ, transforment l’être.
Le soleil, les arbres, les papillons, les insectes, le ciel, la lune et toutes les réalités visibles sont également des āyāt. Elles sont des āyāt autant que les versets du Coran. Les horizons sont remplis d’āyāt, les âmes sont remplies d’āyāt. Ceux qui pensent que les āyāt sont confinées au Coran ou aux Livres célestes ne voient pas que les āyāt traversent tout l’univers. L’univers, les univers, les mondes — al-ʿālamīn — sont des āyāt. Cela est coranique.
Le Coran lui-même est une āya composée d’āyāt. Et ces āyāt enseignent que toute chose est āya. Plus encore, elles donnent les clés de compréhension des āyāt. Le Coran est donc un ensemble très particulier d’āyāt : un faisceau d’āyāt qui constitue la clé maîtresse de l’univers.
Mais comment comprendre les āyāt du Coran ? Par la Sunna. Et comment reçoit-on la Sunna ?
Par al-ʿilm al-muʿanʿan, la science transmise par chaîne, à travers les maîtres. Les maîtres eux-mêmes sont des āyāt par leur manière d’être.
On rapporte que certains allaient auprès de l’imam Mālik pour apprendre son samt, sa tenue, sa conduite, jusqu’à sa manière de s’asseoir et de parler.
Ces maîtres sont des āyāt de vérification, de véracité, parce qu’ils sont thuqqāt, dignes de confiance, parce que l’on a thiqa en eux, parce qu’ils sont ṣādiqīn. Ils transmettent, à travers une longue chaîne, les clés que le Messager d’Allah ﷺ donne pour ouvrir les āyāt du Coran. Et lorsque les āyāt du Coran sont ouvertes, on obtient les clés coraniques de l’univers entier.
Il s’agit donc d’un projet sémiotique, mais seulement si l’on comprend la sémiotique dans un sens plus vaste et plus grand que celui de Peirce. Il ne s’agit pas seulement de signification ; il s’agit de transformation.
Le Coran indique les qualités requises pour recevoir les clés de lecture des signes d’Allah. Il faut être dans le yaqīn, non pas comme propriétaire d’une certitude que l’on mettrait dans sa poche, mais comme quelqu’un qui vit la certitude.
Le yaqīn est une vie, un processus. Il faut être dans la connaissance, dans l’acte de connaître ; dans la compréhension, ce que les Allemands appellent Verstehen ; dans la foi renouvelée chaque jour ; dans le dhikr ; dans la gratitude.
Car ce n’est que lorsqu’on est reconnaissant que l’on reçoit davantage. Il faut contempler et écouter, non pas seulement avec l’oreille, non pas seulement des fragments sonores, mais avec un cœur ouvert et brisé.
La tilāwa du Coran est elle-même un processus de transformation. La tilāwa implique une succession : une chose suit une autre.
Elle ressemble à un tour où une pièce de bois est façonnée. En tournant, la matière est coupée, taillée, formée. Le Coran façonne celui qui lui donne son cœur. Si l’on donne son cœur au Livre d’Allah et à la Sunna du Messager ﷺ, on est façonné par ce processus.
C’est pourquoi on ne récite pas le Coran une fois pour dire ensuite : « J’ai lu le Coran. » On continue. On termine une khatma, puis on recommence par la Fātiḥa. Il n’y a pas de fin réelle à la khatma.
Elle n’est qu’une étape sur un chemin de toute une vie. Et pour l’amoureux du Coran, ce chemin se poursuit même au Paradis.
Cette tilāwa doit être portée : c’est le ḥaml al-Qurʾān dont parle l’imam al-Nawawī dans son ouvrage sur les convenances des porteurs du Coran.
Porter le Coran signifie se soumettre à la transformation opérée par le Coran et la Sunna.
Ce port a des adab. Certains de ces adab peuvent sembler éthiques et non cognitifs ou épistémologiques, mais ils sont en réalité centraux pour la connaissance et pour l’unification du savoir.
Si l’on veut connaître, il faut demander avec respect et humilité. Si quelqu’un dans la rue demande de l’argent avec violence ou arrogance, on ne le lui donnera pas. Mais si quelqu’un demande avec une posture brisée, une voix brisée, en disant qu’il a faim, on lui donnera.
La même différence existe dans le rapport à la connaissance.
Si l’on approche les āyāt d’Allah avec arrogance, comme de simples choses à manipuler, à contrôler, à soumettre à une ingénierie de la nature, on n’obtient rien de véritable. On peut obtenir certaines choses, mais on détruit aussi le monde.
Une grande part de la corruption environnementale actuelle vient d’une attitude arrogante envers les āyāt.
Il existe une autre manière de se rapporter aux signes :
l’humilité. Si l’on approche l’univers avec humilité, on apprend.
Cette humilité permet d’unifier méthodologiquement les sciences naturelles et les sciences humaines. L’ancienne division allemande entre Naturwissenschaften et Geisteswissenschaften peut être dépassée par une attitude commune : l’humilité, la brisure intérieure, la recherche des portes dans la science transformatrice qui nous entoure.
Les plus grands physiciens, comme Einstein ou Heisenberg, avaient cette humilité. Les grands mathématiciens comme Turing ou Gödel, et les philosophes des mathématiques comme Frege, l’avaient également. L’arrogance se rencontre surtout chez les connaisseurs secondaires ou dérivés, parfois professeurs de choses dont ils ne sont plus les étudiants.
L’humilité est le principe d’unification de toute connaissance.
Il ne faut donc pas chercher l’unification du savoir en collant artificiellement une théorie de physique à une théorie du kalam.
L’unification est méthodologique, attitudinale, liée à l’approche elle-même. Peirce a beaucoup travaillé sur cela lorsqu’il parle de la logique comme enquête et du faillibilisme, c’est-à-dire du fait que nous faisons tous des erreurs.
Ce faillibilisme est profondément fondé dans le hadith : kullu ibn Ādam khaṭṭāʾ, wa khayru al-khaṭṭāʾīn al-tawwābūn — tout fils d’Adam est grandement sujet à l’erreur, et les meilleurs de ceux qui se trompent sont ceux qui reviennent repentants.
Nous faisons donc tous des erreurs. C’est un principe islamique. Pourtant, nous exposons parfois les choses avec arrogance, comme si nous ne faisions aucune erreur.
Reconnaître que l’on est sujet à l’erreur, étudier nos erreurs et les corriger continuellement, c’est précisément ce que fait la méthodologie des sciences naturelles : formuler une hypothèse, mesurer, vérifier l’erreur, formuler une autre hypothèse, modifier les modèles, les perfectionner, essayer de réduire l’erreur dans ce que l’on mesure, sans jamais penser qu’il n’y aura plus d’erreur.
L’erreur sera toujours présente, parce que l’être humain est constitué de telle sorte qu’il se trompe.
Ainsi, si l’on utilise le kalam comme une massue contre les opposants de son madhhab, pour frapper la tête des gens en pensant posséder toute la vérité une fois pour toutes ; si l’on n’a plus de recherche, plus d’enquête, plus de curiosité, plus de quête ; si l’on pense tout posséder et vouloir soumettre les autres à cela comme à des objets, alors on a totalement manqué ce qu’est le naẓar. Le naẓar est le fondement du kalam.
Le kalam est une vie de naẓar, dans toutes les dimensions mentionnées : attente, compassion, soin, face-à-face, vision, pensée du cœur, contemplation, inférence, humilité, correction de l’erreur et transformation.
Aborder les sciences humaines en tant que musulmans exige bien plus qu’une simple maîtrise des outils modernes d’analyse sociale, historique ou politique.
Cela suppose d’abord d’avoir étudié — au moins dans leurs fondements — le kalām, le fiqh et les uṣūl al-fiqh, car ce sont ces sciences qui posent les premiers principes à partir desquels on comprend l’homme, l’acte, la responsabilité, la finalité, la norme, la connaissance, le bien, le mal, la causalité et l’ordre du monde.
Sans ces fondations, le musulman risque d’aborder les sciences humaines avec des présupposés hérités de cadres étrangers à sa propre vision du réel : individualisme moderne, matérialisme implicite, relativisme moral, historicisme absolu, naturalisation du social, ou encore réduction de l’homme à ses déterminations psychologiques, économiques ou politiques.
Le problème n’est donc pas d’étudier les sciences humaines en elles-mêmes. Le problème est de les étudier sans boussole métaphysique, sans hiérarchie des savoirs, sans dogme structurant et sans conscience des priors que l’on importe.
Le kalām donne les fondements de la vision du monde.
Le fiqh donne l’intelligence normative de l’acte humain.
Les uṣūl al-fiqh donnent la méthode d’inférence, de hiérarchisation et d’interprétation.
C’est seulement à partir de là que les sciences humaines peuvent être abordées non pas comme une autorité totale sur l’homme et la société, mais comme des outils partiels, utiles, situés, à intégrer dans une vision islamique plus vaste du réel.
Conférence de 3 heures du shaykh Idris al-Jabri sur les problématiques dans les sciences humaines et sociales modernes et la nécessité des paradigmes islamiques :
youtube.com/watch?v=lU3ZFLGM…